Deux ou trois choses que je sais d’elle (2)

A la demande colonelle (oui, générale serait un peu exagérée), voici le premier chapitre de cet ouvrage méconnu.

Prof de langue

J’ai toujours éprouvé le plus grand respect pour mes collègues professeurs de langues étrangères. Vouloir inculquer une langue nouvelle à quelqu’un qui ne maîtrise pas la sienne propre relève de l’exploit, de l’abnégation pure et simple. Une collègue d’Anglais me rapportait, un jour, ce fait édifiant. Alors qu’elle faisait passer le certificat A2 à un élève en fin de troisième, elle posa la première question rituelle destinée à instaurer un climat de confiance :

– Could you present yourself ?

– My name is Hugo. I habite in Lorient.

Fin de l’examen. Ma collègue pensa un court instant à s’ouvrir les veines.

Une bonne réponse sur deux me direz-vous.

Précisons deux choses.

D’une part, le certificat A2 est un examen de langue vivante un (LV1) mis en place dernièrement par l’éducation nationale dans le but d’étoffer le Diplôme National du Brevet (DNB). Une excellente idée (non, je n’ai pas dit « pour une fois »). En effet les jeunes étaient censés détenir des bases solides en LV1 avant d’intégrer le lycée. Cet exercice simple est à la portée d’un bon élève en fin de cinquième, en principe.

D’autre part, cet examen est préparé en amont.

No comment.

Un jour, lors d’un stage imposé, les participants plus ou moins enchantés de se trouver là selon leurs rapports respectifs avec les élèves, le meneur de séance nous demanda de nous présenter comme chez les alcooliques anonymes : nom, prénom, établissement, discipline enseignée. Mon tour venu, j’annonçais : Auguste, Louis, collège Patrick Topaloff à Trifouillis-lès-Oies, professeur de langue. Les collègues qui me connaissaient me regardèrent avec des yeux ronds. Pas pour le nom du collège que je viens d’inventer bande de nouilles ! Mais bien pour la discipline annoncée.

Pourtant, si je puis m’offrir quelques fleurs, j’avais raison. En effet, j’étais professeur de langue. La différence essentielle avec mes collègues profs de langues étrangères : j’étais prof de langue indigène. En d’autres termes, mon métier consistait à enseigner à des jeunes gens une langue dont ils se servaient déjà tous les jours depuis plusieurs années. Mais mal.

En tant qu’élève, nous sommes tous passés par là, me direz-vous. En effet, je vous le concède. Mais il existe un fossé immense, que dis-je, une faille géologique, entre l’apprenant et l’enseignant. Le jeune vient en cours de Français plutôt en confiance. Il sait qu’il comprendra la majorité du discours de l’adulte face à lui, contrairement aux cours de sciences par exemple. Le professeur, lui, craint pour ses oreilles et ses yeux qui vont encore saigner. Ses oreilles qui sifflent déjà copieusement quand, en salle des profs, un collègue d’histoire/géographie l’apostrophe :

– Dis-moi Louis, tu apprends quoi à tes élèves ? J’en ai encore un qui a mal accordé l’attribut du complément d’objet direct dans son devoir sur la chute de Byzance ! C’est bien beau de faire le guignol avec le théâtre, mais ce serait une riche idée d’apprendre les rudiments de la langue française au futur de notre nation !

– …

Que rétorquer à cela ? Par charité laïque, je ne m’appesantirai pas sur l’inutilité des cours de géographie et d’histoire, vu que la plupart des élèves de lycée passant le Bac pense que New-York est la capitale de l’Amérique et que François 1er est le résultat du cross de l’école.

Ceci dit, il n’a pas complètement tort le prof qui ne sert à rien. Il met même le doigt sur le nœud du problème. Qu’apprends-je à mes élèves ?

Le Français. La belle langue française. La langue de l’amour (sauf pour Jamie Lee Curtis dans Un poisson nommé Wanda), la langue des Lumières. François Villon, Joachim Du Bellay, Jean-Jacques Rousseau (non, pas Rousseau, il était Suisse), Alexandre Dumas, Raymond Queneau, Nathalie Sarraute (non, je déconne), René Barjavel (injustement très absent des manuels scolaires), Fred Vargas, et deux ou trois autres.

Tout cela est bien beau. Mais c’est aussi la langue de Jean-Kevin, de Marjorie, de Mohamed, de Marie-Kimberley, de Théo, de Goldie, de Kilian, de Marine, de Steven, de Leïla, de Jimmy, de Bertille, de Jean-Louis et de Juliette. Et il est là, le problème.

Imaginez que vous vous rendiez dans un restaurant gastronomique après vous être empiffré de hamburgers toute votre vie. Il est peu probable que vous goûtiez la saveur et la complexité des plats du chef étoilé. C’est la même chose pour un élève francophone qui entre dans une classe pour suivre un cours de Français.

Il nous faut déprogrammer des cerveaux mal programmés pour les reprogrammer avec de nouveaux programmes. Et s’ils ont le malheur de subir, comme moi, une prof de linguistique en fac, madame B., qui nous avait dit dès le premier cours, « Oubliez tout ce que vous savez en matière de grammaire française, c’est un ramassis de faussetés… », les psychanalystes n’ont pas trop de soucis à se faire pour l’avenir de leur compte en banque.

Je me suis trituré les méninges pour essayer de convaincre les gamins de mettre tout en œuvre pour corriger leur langage écrit. L’oral, je vous le dis tout net, j’ai jeté l’éponge. L’oral possède une vie propre. L’oral s’auto-réforme sans rien demander à personne.

Petite mise en situation dans une classe de cinquième.

Moi : – Jean-Kevin, je vais te poser une question à laquelle tu dois impérativement répondre. C’est compris ?

(nous sommes en début d’année, je ne connais pas encore très bien Jean-Kevin ; quelques indices auraient pourtant dû me mettre la puce à l’oreille…)

Jean-Kevin : – …

Moi : – Merci Jean-Kevin. Tu peux te rendormir… Voyons, Ludmilla, je vais te poser une question à laquelle tu dois répondre même si tu ne connais pas la réponse. Entendu ?

Ludmilla devient toute rouge et se met à pleurer. Je n’ai pas le bol aujourd’hui.

Moi : – Ne pleure pas mademoiselle, ce n’est pas grave… Un volontaire ?

Aussitôt, vingt-trois mains se lèvent. Vraiment pas le bol.

Moi : – Ok, toi, Mouloud, je vais te poser…

Mouloud : – J’ai compris m’sieur !

Enfin ! Je suis tombé sur le futur prix Nobel de la classe.

Moi : – Parfait. Quelle est la capitale du Zimbabwe ?

Mouloud : – Heu… C’est un pays ça m’sieur ?

Le prix Lebon, alors…

Moi : – En général, ça marche… Allez, je fais une autre tentative… Pour info le Zimbabwe existe bel et bien et sa capitale est Harare… Un autre volontaire ?

Un peu moins de doigts. Je choisis une courageuse.

Moi : – Tu as compris le principe Ashley ?

Ashley : – Je crois oui.

Je croise les doigts.

Moi : – Qui est l’homme le plus riche du monde ?

Ashley : – Bill Gates.

Putain ! Je vais les buter.

Moi : – Bravo Ashley, c’est lui. Malheureusement l’expérience est manquée… Un dernier essai… Billy, essayons, d’accord ?

Billy : – C’est vous le prof…

Petit con.

Moi : – Billy, qui a écrit le roman La Nuit des temps ?

Billy : – Chépa…

Rire général. Yeux noirs. Silence.

Moi : – Bravo Billy, tu es un génie ! Alléluia ! Que le grand cric me croque !

A ce moment-là, ne pas s’étonner que quelques doigts se vrillent sur quelques tempes. Le dénommé Billy fait un malaise, c’est normal, pas de panique. Vous pouvez aller chercher l’infirmière mais, selon toute vraisemblance, il s’en remettra au bout de quelques secondes. Ne pas hésiter à le garder à la fin de l’heure pour lui expliquer que non, il n’est pas un génie, qu’il ne s’inquiète pas, que non, je ne me suis pas moqué de lui, que oui, je dirai du bien de lui à ses parents lors de la rencontre du mois de janvier, même si je me doute déjà que ses parents ne viendront pas.

Moi : – Bien, maintenant, qui peut me dire pourquoi j’ai considéré ce qu’a dit Billy comme une bonne réponse ?

Et le débat est lancé. L’écrit refuse des tournures que l’oral accepte. Le « Chépa » de Billy reste encore aujourd’hui, même à l’oral une faute importante. Cependant, tout le monde l’utilise. Sauf moi, bien entendu. Si nous n’y prenons garde, dans cinquante ans « chépa » sera dans le dictionnaire. La langue orale évolue assez rapidement. La langue écrite freine des quatre fers pour que les grands-parents parviennent à comprendre leurs petits-enfants sans un décodeur. L’oral triomphera, c’est une certitude. Nous, professeurs de langue indigène, nous devons faire en sorte de sauver l’écrit. Nous avons déjà presque perdu le « ne » de la négation. Ses obsèques ont eu lieu dans la plus grande discrétion. De nombreuses abréviations ont expulsé le mot original. Aux armes ! Il faut sauver la langue française.

Pour relancer le débat qui ne manquera pas de s’essouffler, voici une petite astuce.

Moi : – Trouvez-moi quelqu’un qui ne commet jamais de fautes à l’oral… Mimosa.

Mimosa : – Vous m’sieur.

Moi : – Merci Mimosa, c’est très gentil, tu auras un point de plus au prochain contrôle. Malheureusement, c’est faux. J’ai beau être professeur de Français, je commets des erreurs de langue à l’oral. Mais très peu, comparé à certains, je te l’accorde. Par exemple, j’en ai fait deux depuis le début de l’heure. Qui les a remarquées ?

Vous noterez aisément une intense réflexion assez inhabituelle, caractérisée par des froncements de sourcils, chez la majorité de vos élèves ( Jean-Kevin s’est rendormi ). C’est trop beau de pouvoir dire au prof qu’il parle mal.

Moi : – Oui, Romain.

Romain : – Vous avez dit un mot qu’est pas français. Allez chépa qui ou chépu quoi…

Moi : – Intéressant Romain, même si ton propos manque un peu de clarté. Je suppose que tu fais référence au mot « alléluia » qui est du Latin dérivé de l’Hébreu. Bien tenté jeune homme, mais l’utilisation d’un mot étranger à bon escient… pardon… sans se tromper, n’est pas une erreur. Vous connaissez surtout les mots anglais comme « week-end » ou « parking », mais notre langue comporte de très nombreux mots issus de non moins nombreuses langues étrangères. Nous en reparlerons, et vous serez surpris de constater que vous parlez Inuit ou Sanskrit sans le savoir. Quelqu’un a une autre idée ? Oui, Loubna.

Loubna : – Je crois que vous n’inversez pas le sujet dans vos questions…

Petit conseil pour ceux d’entre vous qui envisageraient de passer quarante-deux ans de plus entre les murs d’une école. Si vous n’avez pas de tente à oxygène sous la main, pensez à ouvrir la fenêtre et à dégrafer votre premier bouton de chemise. Vous pouvez également esquisser une courte danse du ventre ou prévoir l’emplacement d’un futur ex-voto dans le fond de la salle. L’exorcisme est déconseillé dans un établissement laïc. Cela ferait jaser. Tâchez, néanmoins, de rester digne…

Moi : – J’en reste presque sans voix Loubna. Personne n’a jamais trouvé la réponse à cette question depuis vingt ans que je la pose… En plus, tu as utilisé une négation complète. Tu auras droit à un Carambar !

Non, il ne s’agit pas de corruption de mineur(e), ni d’entente occulte avec un dentiste du quartier, mais en juin dernier, un petit gars gentil comme tout qui quittait l’établissement m’a offert un grand sachet de cette confiserie car j’avais eu le malheur d’annoncer en cours d’année que ces bonbons au caramel étaient une de mes madeleines de Proust ( j’aurais dû dire que c’était le caviar gris d’Iran…). Or, je ne supporte plus cette cochonnerie et ma grand-mère m’a interdit de gâcher la nourriture. Donc, je recycle.

Loubna n’est pas un cas rare. Elle représente, plus exactement, une espèce en voie de disparition, comme le rhinocéros de Sumatra. Un détail permet de reconnaître les derniers spécimens de l’espèce à laquelle appartient Loubna. La poche avant de son pantalon ne présente pas cette déformation rectangulaire caractéristique des propriétaires de smartphone.

Tâchons de dresser des obstacles sur le chemin victorieux des langages numériques qui, déjà, polluent les copies des gosses connectés. Je propose mes services, à des tarifs défiants toutes concurrences, pour venir faire le ménage dans la chambre de mes élèves. Mon travail consistera à en extraire tout ce qui parasite l’apprentissage de la langue française. Tablettes numériques, consoles de jeux et téléphones mobiles. Et même la télévision tant qu’à faire. La mort dans l’âme, je laisserai le pc, car le prof d’histoire permet d’utiliser le traitement de texte pour rédiger ses devoirs, non sans l’avoir nettoyé de différents logiciels (le pc pas le prof d’histoire). Ceux de conversations instantanées, par exemple. Oui, oui, je sais, je vous entends. Hou le réac ! A bas l’enseignement de papa ! Il faut vivre avec son temps ! Réac, je ne sais pas. J’analyserai cette hypothèse un peu plus loin. L’enseignement de papa avait du bon. Vérifiez l’orthographe de vos anciens. Et ne vous en déplaise, je vis avec mon temps. Comme Simone Signoret. En son temps.

Je ne mettrai pas tout ce matériel à la poubelle, je ne veux pas d’ennuis avec la police. Je tenterai simplement d’expliquer aux parents que laisser le numérique à portée de leurs enfants, près du bureau où ils passent quelques temps à apprendre les formules mathématiques et les verbes irréguliers anglais, détruit, à petit feu, leur capacité à intégrer les notions rudimentaires de grammaire et d’orthographe. Les tablettes et autres consoles de jeux, ainsi que la télévision, ne sont dans l’esprit des gamins que du divertissement. Très bien, cela me convient parfaitement, mais qu’ils se divertissent en famille, pas en apprenant leurs leçons.

Aude : « Bon, je vais faire mes maths… Mais avant, je vais envoyer un message à Clarisse. »

Aude : « Sa va pétasse ? Koi de 9 ? Tu fé koi ? »

Clarisse : « Mé maths lol ! Tkt cé pa vré ! Je sui avek jean-kev. »

Aude : « C v’la d’la bal ! Vs fete koi ? »

Clarisse : « Ben ri1, ont golri ! »

Est-ce si grave ? Il faut bien que jeunesse se passe. Chaque génération développe son langage. Le Javanais, le Verlan… Tout à fait d’accord, sauf quand je retrouve dans des copies :

« Maupassant cé 1 mek ki écri dé truk v’la chelou ». Sans commentaires. Sauf qu’il est intéressant de noter que la génération actuelle recycle le Verlan de leurs parents (ou grands-parents?) sans s’en rendre compte. Il m’est même arrivé de leur faire remarquer que « chelou », « relou », « meuf » ou « teuf » n’étaient rien d’autre que du Verlan. J’ai dû me faire traiter de bolos dans le meilleur des cas. De manière totalement inexplicable, certains mots ne sont pas abrégés, comme il serait logique de le penser. Prenez « avek », dans le message de Clarisse. Écrire « avec » ne lui aurait pas coûté plus cher. N’attendez pas une de mes lumineuses explications, pour moi c’est insondable. Notez également que, même dans les textos écrits en abrégé, ils parviennent à commettre des fautes de grammaire. Je ne m’attarderai pas sur ce « v’la » sorti de je ne sais où et plus ou moins équivalent de « trop », car chaque génération invente des mots, j’estime juste que notre « bof » avait plus de gueule. Notez, tout de même que le mot « je » est bien orthographié. O tempora o mores. Et non, je n’ai pas lu les poètes latins dans le texte, Toutatis m’en préserve, mais les aventures d’Astérix une bonne vingtaine de fois.

« Mais comment faire pour que mon enfant progresse en Français ? » me demandent des parents au bord de la dépression, juste avant de se rendre à leur rendez-vous chez le psychanalyste. Le simple fait qu’ils me posent la question est plutôt bon signe. Dans peu de temps, des parents viendront râler parce que j’ai précisé au petit John-Roger que l’on ne dit pas « j’ai acquéri…malgré que…vous disez… ». Alors que c’est comme ça que jui cause à ce débile. Enfin, chez moi, pas chez sa mère, pasque ma conne d’ex-femme jacte encore moins bien le Français que lui vu qu’elle a quitté le collège en cinquième. Heureusement que j’ai fait des études pour relever le niveau de la famille. J’ai même failli avoir le BEPC ! Vous voyez le tableau…

Oui, je le vois assez nettement, en effet.

Comment faire alors pour remédier à ce fléau ? Il existe pourtant un remède simple pour améliorer la maîtrise de sa langue indigène : la lecture. Le problème est que si je peux affirmer que l’exercice quotidien de la lecture améliorera, notamment, l’orthographe du lecteur, je peux également affirmer que, dans le meilleur des cas, c’est un remède efficace, mais à moyen terme. Il faut bien compter trois ou quatre ans de lecture intensive avant de remarquer les effets bénéfiques sur sa propre prose.

La lecture. Le livre. Des gros mots pour un gamin sur deux de nos jours. Quand j’annonce, le jour de la rentrée de quatrième par exemple, que chacun lira six œuvres tout au long de l’année, je dois prévoir une cellule de soutien psychologique, une tente à oxygène, une antenne chirurgicale et un gilet pare-tout. Pour moi le gilet.

Jean-Kevin : – Vous voulez dire des livres, des vrais ? Avec des mots et tout ça ? Et pas d’images rien ? En noir et blanc ! Pas de BD ou de Mangas vous avez dit ! Même pas en rêve je lis six livres moi ! Même pas en mille ans !

Jean-Kevin avec son franc-parler résume assez bien la situation. J’estime, avec mon optimisme débridé, qu’un élève sur cinq lira les six bouquins entièrement. Un sur cinq n’en lira aucun. Les autres useront de différents stratagèmes pour faire croire que. Résumés sur internet, grande sœur, films, pompage sur la copine, etc…

Moi : – Jean-Kevin, tu devais lire Cyrano de Bergerac pour aujourd’hui. Peux-tu nous résumer l’histoire en quelques mots ?

Jean-Kevin : – Ah ben non m’sieur, j’vous avais prévenu, je lis pas moi. Pis mon père y veut pas sinon j’ai pas le temps de jouer à la console avec lui… Et y dit que les bouquins c’est pour les gonzesses et les pédés… Ou à la rigueur, pour allumer le barbec’.

L’avantage avec Jean-Kevin, c’est sa franchise.

Moi : – Marie-Kimberley, que penses-tu de la fin de la pièce, quand Cyrano décide de vendre sa voiture sur e-bay pour aller vivre au pôle nord ?

Marie-Kimberley : – Ben chépa, j’trouve ça bien plutôt…

L’ennui avec Marie-Kimberley, c’est son manque de franchise.

Je me dis souvent qu’il suffirait que les gamins fassent un petit effort pour améliorer la maîtrise de leur langue indigène. Le problème est que, à l’instar de Gaston Lagaffe, ils sont presque tous allergiques au mot « effort ». Et cela me rend dingue. Si seulement leurs petits cerveaux acceptaient d’intégrer l’idée, relativement simple à comprendre, que de la lecture ils ne peuvent retirer que des bénéfices.

J’use de divers stratagèmes. Toute honte bue, je leur avoue que moi-même je n’étais pas très à l’aise avec la langue française quand j’étais à leur place sur les bancs du collège. Même au lycée à dire vrai. Je leur explique que j’ai trouvé assez tard un intérêt pour la lecture. En seconde. Qu’il m’a fallu deux ou trois ans pour me rendre compte que mes copies n’étaient plus couvertes de traits rageurs de stylo rouge. J’étais déjà en fac et j’avais perdu beaucoup de temps. D’où de grosses lacunes littéraires. J’ai manqué de temps pour me taper Stendhal ou Balzac.

Puis je leur raconte deux anecdotes véridiques.

La première concerne un copain de jeunesse. Contrairement à moi, il ne parvient pas à échapper au service militaire. Alors qu’il revient de ses trois premières semaines de classes à Hourtin, il me confie qu’à sa grande surprise, les journées d’un troufion ne sont pas bien remplies. Loin de là. Après deux heures de sport le matin, il passe l’essentiel de son temps cloîtré dans la chambrée avec une dizaine d’appelés tout aussi démunis que lui. Leurs loisirs se limitent aux jeux de cartes et à d’ineptes conversations selon les dires de mon ami. Engagez-vous, rengagez-vous, qu’ils disaient ! En résumé, il s’ennuie comme un rat mort. Je compatis mais lui demande pourquoi il n’en profite pas pour dévorer une bibliothèque. Il me regarde par-dessus son demi comme si je lui avais proposé d’effectuer un triple Axel, agrémenté d’une double boucle piquée avec réception dans le cendrier. Ce scientifique dans l’âme n’a strictement rien lu d’un tant soit peu littéraire depuis les œuvres obligatoires de ses années lycée. Malgré ses réticences manifestes, presque de force, je lui fourre dans les mains deux romans dont je me souviens encore les titres (Confession d’un masque de Mishima et Le livre du rire et de l’oubli de Kundera). Pour ne pas me vexer, il les emporte avec lui lorsqu’il retourne sous les drapeaux. Quand je le revois quelques mois plus tard, non seulement il a lu les deux livres que je lui ai conseillés, mais en plus il connaît l’ensemble de l’œuvre de ces deux écrivains. Depuis, il n’a jamais lâché les livres.

La deuxième anecdote se déroule au tout début de ma carrière. La première année en vérité. Je balbutie, c’est le moins que je puisse dire. Une classe de Seconde me casse particulièrement les pieds. A tel point que, excédé, je cesse un cours au beau milieu de celui-ci, un vendredi. Je les engueule copieusement, ils sont trente-cinq, et je leur annonce qu’en représailles je refuse de leur faire cours la semaine suivante. Quand les hourras s’arrêtent, je précise que contractuellement, eux et moi devons être présents pendant nos cinq heures hebdomadaires. Le lundi suivant, je débarque face à eux encombré d’un immense sac dans lequel se trouve, en vrac une grande quantité de romans. J’ai dévalisé le CDI sous l’œil réprobateur de la gardienne des lieux. Je distribue un livre à chacun, sors ma propre lecture et exige le silence complet. Je ne veux plus entendre que le bruissement des pages qui se tournent. Tous se plongent dans le livre sans trop rechigner. Certains font semblant, mais peu m’importe. Le vendredi, je décide de débriefer la situation.

Moi : – Que pensez-vous de cette punition ?

Un blanc.

Un premier élève : – Ce n’est pas vraiment une punition…

Moi : – Très bien, pourquoi ?

Le même : – Vous nous l’avez déjà dit. La lecture est le meilleur exercice pour apprendre la langue française écrite.

Moi : – En effet. Qui peut expliquer les mécanismes mis en œuvre par votre cerveau quand vos lisez ?

Intense réflexion générale. Ou presque.

Un autre élève : – Ben… A force de lire les mêmes mots, nous finissons par les enregistrer…

Moi : – Voilà, parfait. Vous voyez quand vous voulez bien vous donner un peu de mal. Encore !

Une troisième élève : – Les écrivains utilisent une langue correcte d’un point de vue grammaticale, alors je suppose que là aussi, notre cerveau imprime des phrases bien écrites. Donc nous acquérissons de l’expérience.

Moi : – Excellent. Évitez tout de même de brûler les étapes en utilisant des mots trop compliqués comme le verbe acquérir par exemple…

Et voilà. Je décide de maintenir une heure de lecture obligatoire par semaine, avec compte-rendu à ses petits camarades et concours de celui ou celle qui lira le plus grand nombre de pages. Un livre à gagner. Nos sommes à peu près en milieu d’année. Ce qui signifie que chacun de ces trente-cinq adolescents lit au moins un « vrai » livre dans son année scolaire. Et je n’ai même pas reçu la légion d’honneur. Ingrats !

Un élève : – Monsieur, vous nous avez dit aussi qu’il y avait parfois des coquilles dans les bouquins. Même les plus sérieux. La lecture ne risque-t-elle pas de nous apprendre des trucs faux ?

Moi : – Excellente remarque. Mais rassurez-vous, pour corrompre vos jeunes cervelles, il faudrait que la même coquille se répète de nombreuses fois. Ce qui, statistiquement, ne peut jamais arriver. Toutefois, votre intervention me donne une idée. J’organise le challenge de la pêche à la coquille. A chaque fois que vous en dégotez une lors de vos lectures, voire une vraie faute de Français, ce n’est pas impossible, vous gagnez un cadeau surprise.

Et hop, une carotte de plus. Personne ne décroche la timbale. Sauf moi, quand l’inspecteur me tance vertement lorsqu’il découvre le cahier de texte de la classe et l’heure de lecture autonome du vendredi. J’ai beau être un jeune prof inexpérimenté et non-titulaire, donc jetable, je maintiens cet exercice contre l’avis éclairé de ce parangon pédant de la pédagogie.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

Un commentaire sur “Deux ou trois choses que je sais d’elle (2)

  1. Aie aie aie. Non, Mon Sieur, Rousseau n’était pas Suisse, mais Genevois (république de Genève). Genève n’est devenue suisse qu’en 1815, après la victoire de Waterloo.

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