Quand je passe, les scies grognent

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande.

Je me demande pourquoi la municipalité d’une modeste localité de 9 000 âmes juge nécessaire de créer des lotissements à qui mieux mieux. Tout près de chez moi, à peine cinquante mètres, a commencé un étrange ballet de pelleteuses, de tracteurs, de fourgonnettes, afin de transformer un champ innocent en parcelles exiguës qui accueilleront dans quelques mois des cages à lapins. Depuis une éternité, je passe presque tous les jours le long de ce champ. C’est un îlot de verdure à la périphérie d’un bled sans intérêt, que je chéris pourtant. A la périphérie signifie à 1,5 kilomètre du centre-bourg. Centre-bourg qui, à l’instar de beaucoup de centres-bourgs de ma connaissance, connait une désertification galopante. Les magasins ferment au rythme de la sonnerie aux morts et les maisons particulières désertées et décrépites servent de baisodrome à une jeunesse désœuvrée qui rigole en passant devant la « maison des jeunes » et ses graffitis tracés à la règle par les employés municipaux, un mardi après-midi, avant l’apéro. C’est dommage, j’aurais préféré qu’il peignent après quelques ricartagas afin de laisser libre court à leur veine artistique éthylique.

J’ai toujours connu ce champ comme une friche, sauf à une période, lorsque le propriétaire se sentit pousser des ailes de cultivateur. Il y planta du maïs qui, une fois levé, fit le bonheur des garnements du quartier. Nous saccageâmes consciencieusement les hautes tiges granulées quelques semaines avant la récolte. C’était absolument délicieux de creuser des cabanes végétales qui nous protégeaient des yeux des adultes. Je me souviens même y avoir fumé des feuilles de maïs brunes, et d’en avoir souillé ma culotte. Peu importait car les filles ne venaient pas, elles avaient peur qu’on veuille les tripoter et elles avaient raison (ceci n’est pas du plagiat, mais un emprunt assumé à la plus belle chanson d’un artiste mort au milieu des années 90, « Le sirop de la rue », Renaud ; écoutez ce chef d’œuvre, vous y entendrez le plus bel enjambement de l’histoire de la chanson française). Mon chien de l’époque, un colley con comme un colley, y vivait sa plus belle vie, revenant crotté et exténué de ses excursions champêtres relativement sexuées.

Je l’aimais bien ce champ. Il abritait une faune discutable composée de tiques, de frelons, de couleuvres et autres saloperies du même genre, mais il hébergeait aussi le silence. Vous savez, ce silence bruyant habillé du chant des oiseaux et du bruissement des feuilles dans les arbres. La semaine dernière, un brave type avec une tronçonneuse coréenne, a abattu une dizaine de chênes plus vieux que lui (pourtant pépère frôlait la retraite) qui avaient donné au mois de septembre des glands gros comme des marrons. Je m’étais encore fait la réflexion que, parfois, la nature est mal foutue, vu que les glands ne rentrent pas dans l’alimentation ordinaire de nos semblables (et je vous prie de me faire grâce de vos blagues graveleuses, merci). Puis, j’ai imaginé les oiseaux attendant sur le pas de leur nid, regardant nerveusement leur montre car le bailleur est en retard, tremblant de ne pas récupérer la caution car le petit à abimé le tronc dans sa chambre, leurs maigres affaires empaquetées dans un baluchon rapiécé. Mais où vont-ils trouver à se loger ? Le quartier est sinistré. Les derniers arbres sont blindés de ces enfoirés de coucous.

Alphonse Allais a écrit : »Il faut construire les villes à la campagne car l’air y est plus pur ». Comme quoi, il n’a pas écrit que des trucs intelligents (oui, merci, je sais que c’était de l’humour, j’enchéris). En 1970, lorsque mes parents ont fait construire, il n’existait qu’une autre maison dans le quartier, qui de fait n’était pas un quartier. Cette semaine, cinquante ans plus tard, le dernier champ vient de disparaître. Et moi, je me sens fatigué.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

3 commentaires sur “Quand je passe, les scies grognent

  1. Je suis triste pour vous. Sérieux. Et les lotissements, qu’est-ce que c’est laid! Et plein de parisiens. Ou assimilés. Chez-nous, Paris ça commence dès qu’on franchit le Rhône.

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  2. Et c’est pas fini ! Avec le nouveau dicton (à la c… !) :  » Le confinement, c’est mieux avec un jardin ! » les voilà qui débarquent en masse ! Le problème des maisons de village dont plus personne ne veut n’est pas prêt d’être résolu (et surtout tant qu’il y a aura des zones agricoles qui (Ô miracle du PLU !) deviennent constructibles ! Peut-être que si les villages n’étaient pas traversés toute la journée par des flots de bagnoles (et camions parfois) cela deviendrait plus agréable (faisons passer les routes dans les lotissements !).

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