A plates coutures

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je fais des calculs bizarres.

Il se trouve que depuis hier, je suis plus âgé que mon père. Battu le géniteur, à plates coutures.

Je n’en retire pas une gloire immense, je le constate, c’est tout. Enfin non, ce n’est pas tout.

L’homme sans qui ce merveilleux blog n’existerait pas (enfin, je le suppose car ma mère n’était pas particulièrement volage me semble-t-il) s’est éteint le 14 juin 1981, vers neuf heures du matin, quelques semaines après l’arrivée de la gauche au pouvoir, bien que cela n’ait rien à voir. Quoique. Les certitudes politiques de mon père étaient à l’opposé de celles de monsieur Mitterrand. Pour vous donner une idée, il se situait un peu à droite de monsieur Le Pen. Il n’est pas impossible que la nomination de monsieur Mauroy à Matignon ait accéléré son agonie. Mon père souffrait depuis trois ans et autant d’opérations, d’une insuffisance cardiaque. Bien plus tard, j’apprendrai que lors de la première intervention chirurgicale qui visait à remplacer une valve déficiente par une prothèse en plastique, l’homme qui m’engendra fut la victime malheureuse du manque d’hygiène déplorable de l’hôpital rennais. Il contracta ce que l’on appelle aujourd’hui une maladie nosocomiale et qui portait, à l’époque, le doux nom de staphylocoque doré. La faute à pas de bol. Quelques mois plus tôt, Mireille Darc, dont mon père était secrètement amoureux, avait subi la même opération, avec succès. Le pauvre homme repassa deux fois sur le billard pour changer la valve qui refusait de fonctionner, en pure perte. La troisième fois, les chirurgiens ne trouvèrent rien de plus amusant que de placer dans son cœur un élément de substitution sonore. On entendait clairement les battements de son organe vital. Un petit « tic » métallique qui avait de quoi rendre fou l’entourage alors, le concerné lui-même, je vous laisse imaginer.

Le jour de son décès, mon père affichait au compteur, 54 ans, 10 mois et 10 jours. J’ai maintenant un jour de plus. Notez que c’est un peu angoissant dans une famille où l’espérance de vie de la branche masculine est assez réduite. Mes gènes me poussaient distinctement vers l’alcoolisme et le tabagisme effréné. Ils ont en partie échoué.

Mon père fumait peu, moi trop, buvait modérément, moi trop mais plus, travaillait comme un forcené, pas moi, n’avait qu’un rein, moi un et demi, était en surpoids, moi aussi mais moins, et écoutait Brassens, pas moi (quelle horreur ! et de toutes façons, j’ai un mot du médecin). C’est assez curieux d’ailleurs qu’un admirateur de Brasillach et Rebatet soit également un fervent adepte d’un chanteur anarchiste de gauche. Je n’ai jamais compris, mais je soupçonne mon père d’avoir apprécié surtout les chansons un peu olé olé, celles que Brassens chantait avec ce petit sourire en coin qui me donne envie de vomir.

Mon père ne m’a jamais adressé la parole. Il estimait qu’un être humain commençait à devenir intéressant au moment où il était capable de raisonner. Adolescent, j’étais con comme une bûche, donc il n’éprouva pas la nécessité d’échanger avec moi. Il s’arrangeait même pour me croiser le moins possible. Mais cet aspect du personnage, je l’ai déjà raconté ici-même.

Je suis plus vieux que mon père. Voilà, c’est un constat navrant de la part d’un fils, sauf venant d’un fils qui n’a pas eu de père.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

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Un commentaire sur “A plates coutures

  1. Père et fils… Vaste sujet… Le mien est toujours de ce monde ; il a dépassé les 90 balais au compteur, c’est dire si la maison est propre. Mais jamais il ne m’en a proposé un seul à chevaucher pour voler à son côté. Comme quoi…
    Père et fils ? Ouais, vaste sujet. 🙂

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