Lettre rouge ouverte

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, j’écris des lettres.

 

Monsieur Busnel,

Si je me permets de vous contacter par le biais de cette missive que vous ne lirez jamais, c’est parce que je voudrais vous entretenir d’un sujet qui vous concerne au plus haut point, vu qu’il s’agit de votre émission télévisée, La Grande librairie.

A une époque pas si lointaine, je n’aurais manqué sous aucun prétexte cette émission vantant la culture sous toutes ses coutures, et notamment la littérature dans tous ses états. Le charismatique présentateur recevait des artistes de tous horizons, n’hésitant pas à mélanger les genres, les générations, les inspirations.

Malheureusement, Apostrophe puis Bouillon de culture ont disparu du petit écran. Monsieur Pivot a choisi, contrairement à d’autres, de se retirer de la vie cathodique lorsque l’âge de la retraite a sonné.

Longtemps, les décideurs, dans leur tour d’ivoire, ont réfléchi à la succession du chantre de la culture apportée dans le salon des Français. Certes, ce n’était ni urgent, ni essentiel, mais le service public ne peut se permettre de ne produire que des bouses intersidérales, donc, une émission culturelle, qui ne coûte pas un sou, que l’on collera sur France 5 que personne ne regarde le soir, cela ne mange pas trop de pain et ainsi les intellos cesseront de nous briser les noix.

Reste à dénicher la perle rare. Celui qui pourra chausser les pompes de Pivot sans se ridiculiser. Celui qui saura passionner les téléspectateurs sans les barber au bout de dix minutes. Celui qui captera l’attention du lecteur occasionnel autant que celle du lecteur compulsif.

C’est ici que vous entrez en scène, monsieur Busnel. Personne ne vous connait mais peu importe. Limite, c’est mieux. Vous êtes le rédacteur en chef de la revue LIRE, qui, comme son nom l’indique, ne trône pas dans tous les foyers français. Vous êtes jeune, joli garçon, doté d’une diction parfaite, vous plairez certainement à la responsable des achats. Non, je plaisante. Vous ne plairez à personne puisque personne ne regardera votre émission. C’est le luxe de France Télévisions. Posséder une chaîne dont tout le monde se fout et dont les audiences peuvent frôler les scores négatifs sans déclencher de tempête de rédaction. La redevance éponge les dettes.

Votre patron vous donne carte blanche. Vous n’osiez en espérer tant. Vous êtes libre, totalement libre. Trop libre. Vous n’allez pas créer une émission de télévision, vous allez engendrer un monstre. Etrangement, je vous comprends. Pourquoi vous priver ? Quitte à présenter un programme intimiste, vous allez vous faire plaisir. Les invités qui se succèdent sur votre plateau sont tous plus pointus les uns que les autres. Romanciers, dramaturges, essayistes, historiens, grammairiens, vous ne vous servez que dans le haut du panier, l’élite.

Et c’est une erreur. Un péché d’orgueil. Vos sélections d’invités réussissent un prodige. Elles sont à la fois passionnantes et prodigieusement ennuyeuses. La raison ? Elle n’engage que moi et mon ressenti. Vous avez perdu de vue votre mission. La culture télévisée se doit d’être compréhensible de celles et ceux qui font l’effort de ne pas se vautrer devant le feuilleton US ou l’émission de variétés diffusés par vos concurrents. Des gens simples, des gens curieux, des gens ouverts. Mais pas des masochistes. Non, monsieur Busnel, écouter pendant une heure un académicien imbu de sa personne et méprisant la plèbe pérorer sur un obscur poète du Moyen-Âge n’est pas le spectacle que vous vous devez de proposer au travailleur fourbu. Plus exactement, vous devez pratiquer le mélange. Ne pas hésiter à consacrer une partie non négligeable de votre temps d’antenne à la culture dite populaire. Populaire n’est ni une injure ni un gros mot. Populaire, c’est le peuple et les goûts du peuple. C’est le roman de gare, c’est le roman du terroir, c’est la bande-dessinée. Ce sont des auteurs inconnus comme les gros vendeurs. Votre boulot, c’est l’éclectisme. Pas l’élitisme.

Un dernier mot si vous le voulez bien, monsieur Busnel. Votre émission comporte une pastille dédiée à un libraire. C’est une excellente idée qui mériterait de durer plus que la malheureuse minute trente dévolue.

J’ai conscience de la difficulté de votre labeur, mais j’aimerais beaucoup redevenir un de vos assidus. Ou alors vous remplacer.

Non, mais cordialement

Gifnem29

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10 commentaires sur “Lettre rouge ouverte

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