Bande d’idiomes

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, j’aime transmettre.

Dans une autre vie, j’ai été grassement rémunéré pour enseigner à des adolescents boutonneux, à la bouche métallique et au regard bovin, les rudiments de la langue française. Il s’agissait d’un paradoxe puisque j’enseignais le Français à des Français. Des personnes qui parlaient, mal, une langue, venaient à mes cours pour apprendre qu’ils ne maîtrisaient pas la langue qu’ils utilisaient tous les jours, mais mal. Outre que j’éprouvais une réelle empathie pour les profs d’Anglais et d’Espagnol (pas les profs d’Allemand, ils n’avaient qu’à choisir une discipline utile) qui s’exténuaient à inculquer un idiome étranger à des gamins qui éprouvaient de grandes difficultés à se servir de leur langage maternel, j’avais décidé de m’autoproclamer également professeur de langue, mais de langue indigène.

Enseigner le Français à ses compatriotes est d’un ennui mortel, la plupart du temps. Comme je déteste m’ennuyer, j’avais décidé d’exclure de mes cours tout ce qui cassait les pieds des élève comme mes propres arpions. C’est pourquoi, j’avais déclaré « res non grata » les aspects les plus obscurs de la grammaire. C’est à dire, à peu près 90% de ce que les manuels considéraient comme vital pour entrer dans la vie active. Je ne voyais pas l’intérêt de parler de propositions conjonctives complétives ou d’attribut du complément d’objet direct à des gamins qui ne faisaient pas la différence entre un verbe et une moissonneuse-batteuse. De plus, je n’ai jamais rien compris à l’attribut du complément d’objet direct. Je ne parlais pas non plus de « grande littérature » dans la mesure où pour 50% de mon auditoire, la lecture se résumait au dos des boites de corn-flakes, et encore, pas tous les matins. Par voie de conséquence, je libérais un certain nombre d’heures pour autre chose. Et notamment, les origines de la langue française. J’adorais parler de cela et, étrangement, les enfants étaient souvent captivés.

J’avais dégoté dans une remise poussiéreuse, une quarantaine de dictionnaires qui avaient échappé au rebut. Leur aspect n’était guère reluisant mais les ouvrages étaient presque tous complets, et personne ne viendrait les réclamer.

Avec des dictionnaires, je pouvais me passer de tout le reste. Le pouvoir de ces gros bouquins est impressionnant. Avec les plus petits, j’en enseignais l’usage. Au moins un élève sur deux entrant au collège n’a pas la moindre idée de la manière de chercher un mot dans la quantité phénoménale de pages à disposition (un sur cinq ne maîtrise pas l’alphabet ; aucun n’est capable de réciter l’alphabet à l’envers ; je rigolais bien). J’organisais des courses au mot. Evidemment, je choisissais des termes improbables pour pimenter le jeu.

Bon, je n’aimais pas les petits.

Avec les grands, je transgressais les interdits. D’abord, je leur demandais s’ils avaient des origines étrangères dans leur famille et si c’était le cas je les dénonçais à l’immigration. Non, bien sûr. Mais en réalité j’allais à l’encontre d’une circulaire stupide de l’éducation nationale qui interdisait aux profs de faire allusion aux origines ethniques de la population scolaire. Comme si c’était honteux. Cette prohibition me faisait penser au fameux « Nos ancêtres les Gaulois ». Quoi qu’il en soit, j’estimais que la diversité ethnique étant inévitable, il fallait en tirer partie.

Donc, je demandais aux Marocains, aux Turcs, aux Vietnamiens, aux Guinéens (Bantou), aux Brésiliens (plus rares), aux Polonais, aux Italiens, aux Portugais et à tous les autres s’il savaient que la langue de leurs aïeux avait, plus ou moins, participé à la formation de la langue française moderne. Ils étaient fiers comme s’ils tenaient des bars-tabac.

Une fois qu’ils avaient compris qu’ils parlaient (un peu) l’Arabe (bled), le Turc (babouche), le Vietnamien (nem), le Guinéen-Bantou (banane), le Polonais (vampire), l’Italien (tagliatelle, sans prononcer le g s’il vous plaît), le Portugais (albatros), je leur annonçais qu’ils utilisaient même des langues dont ils n’avaient jamais entendu parler. Et là, c’était un feu d’artifice dans leurs yeux(ok, j’exabuse un peu). La langue aborigène (ou une des) avec kangourou. La langue inuit avec kayak (l’occasion de glisser un petit mot sur le palindrome, mais Jean-Kevin n’a pas supporté le choc, il a fini en réa). Le Sanscrit avec yoga. Le Bambara avec djembé. Le Vénusien avec glptgderthnfooo.

Bon, je n’aimais pas les grands.

Que de bons souvenirs. Ou pas.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

13 commentaires sur “Bande d’idiomes

  1. J’ai brièvement enseigné le français langue seconde lorsque le premier parti souverainiste (Pour un Québec francophone indépendant du Canada). Clientèle: vieille madame anglaise et riche qui avait peur d’être conduite aux frontières dans le goudron et les plumes. Je n’ai jamais plus revu depuis une telle flamme de motivation dans le regard d’une étudiante.

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  2. Bonjour Patrick,
    J’aime beaucoup ta vision qui est pleine de lucidité.
    Mes filles sont en 5° et 4° et souvent elles reviennent en me disant mais à quoi ça sert d’apprendre toutes ces choses en grammaire ?
    Pendant le premier confinement on a bossé tous les temps de la conjugaison, comme le plus que parfait, le subjonctif, le conditionnel, le futur antérieur, le passé simple (jusque là jamais vus ou abordés)…du coup elles prennent plaisir à rédiger parce qu’elles possèdent plus de connaissances.
    Par exemple je déplore qu’il n’y ait pas de rédaction, les enfants n’apprennent pas à ordonner la pensée et à la coucher à l’écrit.
    Mais ça va donner quoi dans l’avenir, ils écriront en mode texto ?
    Tous ?
    Il y a un nivellement vers le bas qui me consterne.
    Je me souviens que dès le CM2 le maître d’école nous demandait, « racontez vos grandes vacances » ou « racontez l’automne », « racontez… », j’en passe.
    Nous n’étions pas des génies de l’écriture mais au moins il y avait une confrontation à l’exercice.
    Au collège, j’ai eu par chance deux excellentes professeures de français (Madame Travès et Madame Gros-qui était très mince 😉 ), je les aimais beaucoup car elles nous faisaient découvrir des auteurs comme Jules Verne, Molière …et elles nous faisaient vivre les textes pendant les cours, on s’amusait à faire des scènettes, j’adorais ça, je crois que ce côté ludique m’a fait définitivement aimer ma langue (et paradoxalement les autres comme l’anglais et l’espagnol- pas l’allemand je détestais mais j’ai pratiqué 3 ans beurk!)
    Je vais prendre le temps d’écrire un article sur un texte de théâtre que j’ai eu la chance de dire sur scène, je suis sûre que cela te plaira, il décrit parfaitement ton article et la difficulté d’être prof aujourd’hui.
    Bisous
    Corinne

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    1. J’ai quitté l’éduc pour beaucoup de raisons, mais l’une d’elles est parce que j’ai entendu l’inspectrice de lettres (typiquement la personne qui ne sert à rien) dire un jour : « Vous devez vous mettre au niveau des enfants ». J’ai failli l’insulter, mais j’ai préféré faire un malaise car je suis bien élevé. Je lui ai tout de même demandé si sa remarque impliquait que je commette des fautes de Français.

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  3. Bon jour,
    Cancre patenté depuis mes premiers pas, l’école avait pour moi ce mot étrange que je traduisais par : « Eh colle ». Aussi, trompais-je l’ennui au fond de la classe avec cette peur viscérale d’être interpellé par l’instituteur blouse grise et règle en main avec la toute considération de mes camarades qui n’attendaient que de rire de mon ignorance ou réponse évasive ou saugrenue …
    L’école devrait être interdite…
    Max-Louis

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  4. Je n’ai pas grand-chose à dire (n’ayant absolument aucun souvenir de ma scolarité, si ce n’est que j’ai redoublé 3 classes !) mais je vais tout de même faire un effort : ta chronique du jour est très bonne ! Bon… sinon à part ça, ça va, vous ?
    Et si on imprimait des vers de Baudelaire sur le dos des boites de corn-flakes (aux OGM) ? «Une Charogne», tiens, par exemple…

    Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
    D’où sortaient de noirs bataillons
    De larves, qui coulaient comme un épais liquide
    Le long de ces vivants haillons.

    Et Tatouage alors ? Du maori : tatu !

    Aimé par 3 personnes

  5. Perso, j’ai toujours eu de bons rapports avec les Inspectrices d’Académie. Elles s’assoyaient toujours au fond de la classe, comme moi. Cela crée des liens. Ces vieilles filles acariâtres, au physique plus qu’ingrat la plupart du temps (et fort mal bai… ées, ce qui peut expliquer) me prenaient souvent à la bonne, imaginant peut-être que j’aurai pu être ce fils raté qu’elles n’avaient jamais eu… Souvenirs, souvenirs…

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