La théorie des trois tiers

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je recycle.

Voilà quelques années, alors que je sévissais dans l’éducation nationale, je mis au point une théorie dont je ne suis pas peu fier. Pourtant, je reconnais que je n’ai que très rarement développé cette idée devant un auditoire attentif. Et jamais devant des profs. Pas folle la guêpe. Il se serait toujours trouvé une mauvaise âme pour me dénoncer aux hautes instances ou pour appeler des hommes en blanc. Il m’est cependant arrivé, une fois, d’entendre ma théorie dans la bouche d’un autre. Appelons-le Jo, car il s’appelle Jo. Ce collègue de Mathématiques, mais je lui ai pardonné, concevait même une réflexion plus radicale que la mienne. J’y reviendrai.

Des sourcils se froncent. Des rides du lion se creusent. Des moues se dessinent sur des lèvres gercées.

L’un d’entre vous, au fort seyant chandail rouge : – Bon, il va la cracher sa valda !

Du calme, du calme.

Ma théorie est la suivante.

Prenez une classe de collège lambda. Remuez bien pour évitez les grumeaux. Comptez les élèves. Divisez par trois votre résultat. Obtenez trois tiers. Observez attentivement. Et voilà. Étonnant, non ?

La gravure de mode : – Allons bon,on l’a perdu là…

Un peu de patience.

Je vous assure que le résultat est immuable. Les enseignants qui vous diront le contraire se perdent dans le déni.

Les trois tiers obtenus représentent trois catégories : les bons, les moyens, les nuls.

Oui messieurs dames, dans une classe de trente collégiens, vous trouverez dix bons élèves, dix élèves moyens et dix nullos. À une vache près.

Mais ce dont vous ne vous doutez pas, c’est que le travail des professeurs n’est absolument pas le même avec chacun de ces tiers. Et, curieusement, pour une fois, ceci s’explique de manière très simple. Vous allez comprendre. Si si, même vous le gros au pull rouge.

Trois tiers. Trois groupes. Trois niveaux. Trois pédagogies différenciées (« pédagogies différenciées », c’est pour faire plaisir à l’éventuel inspecteur qui tomberait par hasard sur cet excellente analyse, pour lui éviter dix ans de psychanalyse ; dans les faits, il s’agit juste de ne pas expliquer les choses de la même façon selon le degré d’engourdissement du cerveau du sujet boutonneux).

Les professeurs dans leur majorité, dont je ne faisais pas partie, se plaignent constamment des classes surchargées. Des effectifs déments. Ceux qui ont un peu d’esprit racontent qu’ils ont commencé à pousser les murs de leur salle de classe, les plus grincheux pleurent dans le giron de leur syndicat. Autant les comiques que les geignards se trompent très lourdement. Les effectifs importants ne sont qu’une illusion syndicale pour faire suer le ministre en place. Un lapin dans le chapeau. D’un coup de baguette magique, votre serviteur fait disparaître les deux tiers de n’importe quelle classe de collège. Abracadabra, rideau !

Un tiers de l’effectif n’a absolument pas besoin des professeurs. Il se débrouille très bien sans nous merci. Mieux même. Il travaille bien, il apprend parfaitement, il intègre au mieux. Mais il perd son temps. Clairement. Une grande partie de ce tiers devrait passer une année complète à l’étranger pour assimiler totalement la langue, à l’âge où le cerveau est une vraie éponge. L’année de quatrième par exemple. Elle ne sert à rien. Je ne sais plus combien coûte un collégien annuellement à l’état, mais cela devrait suffire pour payer deux ou trois billets de train pour revenir embrasser papa et maman à Noël et à Pâques, pardon à la fête des enfants et à celle des semailles. Et nos voisins arrêteraient peut-être de se foutre de notre gueule quant au niveau des petits Français en Anglais ou en Espagnol ( n’en déplaise aux germanistes, l’éducation nationale pourrait faire des économies en éradiquant leur discipline délaissée car inutile ). Me voilà fâché avec les profs d’Allemand. Sans blaguer, c’est presque aussi inutile que les cours de Musique et d’Arts Plastiques. Sans même parler de l’Histoire et de la Géographie. Ceux qui se débrouillent bien en langue car Papa est d’origine nordique ou ceux qui redoutent trop de quitter les jupes de Maman se verraient offrir des programmes à la carte, aisés à mettre en place du fait des effectifs allégés par l’absence des voyageurs.

Nous avons un tiers d’une classe d’âge qui pourrait se contenter, je l’affirme, de la sixième et de la troisième.

Le deuxième tiers que j’ai, un peu abusivement, affublé de la dénomination « nullos » ne requiert guère plus nos services. C’est foutu d’avance. Quoiqu’on fasse, ils ne décolleront pas de leur médiocrité car il leur manque l’essentiel : l’envie. Je citerai même l’Idole en disant qu’il leur manque l’envie d’avoir envie. La plupart d’entre eux possède les neurones suffisants pour réussir correctement quatre (ou cinq) années de collège, et même décrocher le sacro-saint DNB. Le problème est rarement scolaire. Il est davantage familial. Ils ne connaissent pas la culture de la réussite. C’est bien moins grave qu’il y paraît. Beaucoup aspirent à user le moins longtemps possible leurs fonds de culottes sur les bancs de l’école de la république. Seulement, la république ne les écoute pas. En croyant prendre soin d’eux, elle les ignore. Elle ne crée pas des structures professionnelles, strictement encadrées, qui leur permettraient, mettons dès treize ans, d’apprendre un métier utile tout en ne perdant pas complètement de vue l’apprentissage des fameux fondamentaux. Soyons clairs, l’enseignement des arts et d’une LV2 paraît dans ces cas totalement superflu. Mais non, l’institution s’entête à vouloir que toute une classe d’âge accède au même niveau intellectuel et culturel. Encore une preuve, s’il en faut, de l’incompétence crasse de nos dirigeants adorés.

Dans ce tiers, on trouve, généralement, un tiers de casse-pieds. Le casse-pelote, comme disait feu mon grand-père, passe sa vie à pourrir celle des profs. Enfin, d’une partie des profs. Notamment les profs de Musique et d’Arts Plastiques. Il faut bien reconnaître que ses priorités consistent rarement à distinguer un concerto de Rachmaninov d’un prélude de Bach, ou de savoir s’il préfère une eau-forte de Brueghel l’ancien ou un monochrome blanc de Malevitch. Lui, il voudrait comprendre comment fonctionne le moteur du scooter de son frangin afin de pouvoir le remonter avant que le grand lui fiche une beigne. Elle, elle voudrait apprendre à couper les cheveux correctement de manière à ne pas prendre une tarte la prochaine fois qu’elle massacrera la tête de sa petite sœur. Leur avenir n’est pas à l’opéra ou dans les musées. Et cela n’a aucune importance. Contrairement à ce que désirent nos élites, une partie importante de la jeunesse ne s’intéressera pas à la danse classique ou ou théâtre post-moderne, et je ne vois pas où est le problème. Vous serez nombreux à estimer que l’exemple de la coiffure est un cliché. Pourtant si je l’ai choisi, c’est à la suite d’une constatation très simple que chacun d’entre vous peut faire en se promenant dans notre beau pays. Chaque hameau français ne possède pas sa boulangerie, ni même son église. En revanche, dès que vous trouvez trois maisons groupées, l’une d’elles est un salon de coiffure.

Je ne brosse pas un tableau très optimiste de ce tiers. Pourtant, tous ne finiront pas couverts de tatouages grotesques, un anneau dans le nez, à afficher leur cul sur les écrans de télévision. Ils ne sont pas tous stupides, loin de là. Ils peuvent même se montrer ambitieux dans leur branche, à défaut de renouveler leur abonnement à la médiathèque. Le seul danger, c’est que nombre d’entre eux grossira les rangs des mécontents. De ceux qui tournent le dos aux institutions gouvernementales ou qui épousent les théories discutables des extrêmes populistes. Ils n’ont pas trouvé leur place à l’école, ils refusent de se fatiguer à la dénicher dans la société.

Le corps enseignant ne peut rien pour ce tiers. Absolument rien. Je sais ce que vous allez dire. Ces fainéants de profs ne veulent pas se décarcasser dès qu’il s’agit de vraiment bosser pour aider les jeunes en difficulté. Faux. Les profs se décarcassent, comme vous dites, pour sauver le troisième tiers, dont je parlerai un peu plus loin. Notre société se trompe souvent. Notamment quant à l’éducation des fameuses générations futures. Vous nous reprochez de « laisser tomber » les gamins en échec scolaire. Certes, c’est la stricte vérité. Comment voulez-vous trouver un plombier après dix-huit heures si tous les gosses font des études supérieures ? De très nombreuses professions ne demandent pas de suivre un long cursus exténuant, et discutable d’un point de vue hygiénique, sur un campus d’université. Je ne dénigre rien, bien au contraire. J’ai bien souvent regretté de ne pas être un brin plus manuel. Tout juste si je suis capable de trouver l’armoire électrique en cas de panne de courant. Et je ne vous parle pas du contenu de ma caisse à outils. Que les choses soient claires. Je l’ai déjà écrit, le tiers des nullos est inadapté au collège tel qu’il existe en ce début de vingt-et-unième siècle. En revanche, je ne critique pas les lycées professionnels. Sincèrement, je trouve qu’ils font du bon boulot. Je rappelle également qu’il arrive souvent que les parents eux-mêmes refusent d’inscrire leurs rejetons dans les filières professionnelles sous prétexte que le petit ou la petite doit avoir sa chance en lycée classique. Les profs principaux de troisième cèdent par lassitude, et aussi pour faire chier ces grandes gueules de profs de lycées. Et les gosses se prennent le mur du lycée classique en plein dans la figure. L’année suivante les parents vont pleurer au lycée professionnel de leur zone pour que le petit soit accepté. Il l’est. Mais il n’est plus prioritaire dans le choix de la filière. Il va donc grossir les effectifs des orientés par défaut.

Il est temps de s’intéresser au dernier tiers. Le tiers du milieu. Attention, accrochez-vous et sortez vos calculatrices. Ce tiers est lui-même divisé en trois tiers. Vous suivez ? Non, comme d’habitude. Alors prenez des notes.

Mon préféré, c’est le tiers auquel il suffit de botter un peu le train pour que les résultats et les ambitions décollent. Pour qu’il tutoie les sommets. C’était un peu ma marque de fabrique en quatrième avec des gamins dont je connaissais les capacités pour les avoir côtoyés en sixième ou en cinquième. En début d’année, je les terrorisais en leur affirmant que je ne leur lâcherais pas les basques tant qu’ils n’auraient pas atteint une moyenne digne de leur potentiel. En toute modestie, j’obtenais des résultats satisfaisants, mais surtout des sourires voire des petits mots de remerciements en fin de troisième.

Le tiers suivant, c’est le fameux ventre mou. D’ailleurs les trois ou quatre éléments concernés sont rarement des flèches énergiques. Ils appartiennent souvent à une espèce de gastéropodes couramment appelés limaces. Ce sont eux qui demandent le plus de boulot à une équipe pédagogique. Elle ne peut pas se permettre de les perdre de vue une seule minute au risque de les voir basculer du côté obscur. Ce ne serait pas grave, me direz-vous, puisque je viens de vous expliquer qu’il faut de tout pour faire une société. Oui, je vous rétorquerai, sauf que les limaces n’ont pas les épaules pour supporter le monde du travail. La plupart du temps, ce sont des jeunes couvés par papa maman qui éprouvent un mal fou à sortir de l’enfance. Des gamins pour qui un doublement permettrait de se poser un peu, de souffler et de repartir du bon pied au contact d’une classe d’âge plus adaptée à leur épanouissement. Mais les doublements n’ont plus la côte. Les hautes instances ont décidé que doubler une classe relevait davantage de la honte et de l’opprobre que de la chance d’approfondir les connaissances de base. Il faut donc trouver une solution alternative. Qui n’existe pas.

Vous l’avez compris, le dernier tiers du tiers du milieu (!) flirte dangereusement avec le tiers des nullos. L’espoir de les voir suivre une scolarité dite classique est proche de zéro. Ils font partie de ceux qui s’orientent par défaut, détestent la filière non-choisie dans laquelle ils échouent et finissent par grossir les rangs des chômeurs.

Je reconnais que ma démonstration de la théorie des trois tiers peut sembler un peu nébuleuse voire fumeuse. Pourtant, si vous faites un petit effort, vous constaterez la logique de ma réflexion. Bon, il faut faire un gros effort, d’accord.

Jo n’était pas d’accord avec ma théorie des trois tiers. Il considérait que les profs ne servaient à rien. Et je vous assure que c’était un mec sérieux. Mais un dangereux extrémiste ce Jo.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

8 commentaires sur “La théorie des trois tiers

      1. « De la lucidité. Cette capacité de voir les choses telles qu’elles sont, sans jugement, sans discrimination, sans coloration, sans volonté d’y changer quoique ce soit. Différente de l’introspection, la lucidité accueille et ne cherche pas à mettre une volonté quelconque à transformer ou changer les choses. Elle laisse la conscience agir d’elle-même et écarte l’ego du chemin. » Diane Gagné-La lumineuse
        je viens de lire ceci du blog de Diane Gagné
        je te souhaite une bonne journée et merci beaucoup Patrick

        Aimé par 1 personne

  1. J’ai 2 tatouages, des tas de piercings et je suis toiletteuse depuis 9 ans, un cliché hein? 😂 Du coup on doit me prendre pour une nullos alors que j’étais dans les premières de classes. Je souffre plutôt des généralités comme quoi métier manuel (spécialement dans le maniement des ciseaux) = gosse nul à l’école…
    Mais bon, au moins je sais qui je suis et écrire dans un français convenable, ce qu’aucun stagiaire n’est fichu de faire dans leurs pauvres rapports de stages, et c’est d’une grande tristesse, puisque je pense que sans l’acquisition et la capacité d’exploitation d’un français correct on ne peut que difficilement développer ses capacités de raisonnements.
    Comme disais mon prof de philo, basiquement, sans l’acquisition du langage, on ne saurait développer ses pensées et donc des capacités mentales évoluées…
    Tiens, tant qu’on y est, petite pensée pour une prof de math complètement cinglée que j’ai eu en 2nde -que ma mère ainsi que ma tante avaient eu également, donc un fossile- qui nous avait fait tout un topo, un matin à 8h et quelques, suite à contrôle dont les résultats ne la satisfaisaient pas… elle avait élaboré une théorie selon laquelle si nous avions de mauvaises notes en maths nous allions rater notre vie, sombrer dans la drogue, ou au mieux dans les anti-dépresseurs qui nous ramolliraient le cerveau à tel point que notre seule porte de sortie serait le suicide, et que bien sûr nous prendrions cette porte. Ah, et aussi que ses anciens élèves qui finissaient caissiers/caissières (à temps plein, et non pas les braves qui le faisaient comme job d’été pour financer de brillantes études), lui faisaient pitié.
    J’espère qu’elle est morte, ou bien veuve et esseulée car elle le vaut bien.
    Du coup, si un jour le suicide me tente, ça me ferait bien chier de donner un semblant de satisfaction à cette timbrée 🤔. En tout cas ça n’aurait rien à voir avec ses cours de maths pauvrement inculqués, pire prof à tout jamais.
    Elle qui disait en début d’année (avec une référence à son nom de famille que j’ai malgré tout la bienveillance de ne pas citer) qu’en gros avec elle on ne coulerait pas en math, eh bien elle a fait couler toute la classe, même les bons élèves, car personne n’osait lui poser de questions lors de ses cours et nous restions tous dans l’incompréhension générale lors des exercices, à appliquer ses règles bêtement à faire du « par cœur ». Shame on her.
    Bref, ça m’a énervé de penser à elle tiens.
    Amen! 🙏

    Aimé par 1 personne

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