Onirisme

Enfin, je l’ai trouvé. Petite mais pas trop. Un grand terrain, mais pas trop.

J’ai emménagé le deux janvier. Inutile de m’offrir les services d’un professionnel puisque je ne possède quasiment rien à part les meubles de grand-mère. La remorque de Jean-Claude et ses bras ont suffi. Dépense : une bouteille de ouiski, mais du bon. Jean-Claude m’a dit que j’étais fou d’aller m’enterrer dans un bled pareil, avec si peu de réseaux. C’est justement le bled que j’ai eu beaucoup de mal à dénicher, et le réseau je m’en fous. Deux trois mille habitants maximum, des commerces essentiels, c’est tout ce que je désirais. Etrangement, c’est bien plus difficile que ce que je croyais. Il semble que je ne sois pas le seul à vouloir fuir la compagnie des hommes. Il faut dire que pour le prix je n’aurais même pas pu m’acheter une chambre de bonne à Paris. Et les travaux, a rajouté JC, comment tu vas t’en sortir avec tes deux mains gauches ? J’ai tout prévu. Michel a deux mains droites lui, voire trois. Voilà trois mois déjà que je l’ai contacté. Après presque dix ans. Il était enchanté. Pour lui, un chantier c’est la vie. Il m’a accompagné une dizaine de fois sur place, avec son mètre à la main et son cerveau qui bouillonnait. Il ne prend jamais de notes Michel, il retient tout. La plomberie, à refaire. L’électricité, à refaire. L’isolation, à refaire. Les murs et le toit sont sains donc tout va bien. Les cloisons ? Aucun problème. Cuisine et salle de bains ? Aucun problème. Coût total ? Le prix d’une petite voiture, matériel et main d’œuvre compris. C’est bon, c’est pile mon budget. Il faudra que je donne un coup de main, mais avec un chef pareil je devrais m’en sortir. Deux mois de boulot intensif. On n’a pas fait semblant, la vache ! J’ai des mains de marin-pêcheur et le dos en compote. Mais le résultat est incroyable. Exactement comme je l’avais dessiné, mal.

Entrée, petit vestibule avec placard pour les manteaux et râtelier pour les chaussures. Accès direct à la pièce de vie sur parquet. Cinquante-trois mètres carrés douillets. Cheminée ouverte et poêle à pellets. On a en bavé grave pour installer la bête suédoise surtout lorsque Michel m’a annoncé qu’il fallait faire un trou dans le mur de pierres, mais cela valait le coup. La chaleur diffuse est idéale. Cuisine américaine avec bar et tabourets. Four, deux inductions et deux feux, un micro-onde. Pas de lave-vaisselle, je déteste ces engins. Même s’ils sont économiques, paraît-il, il faut toujours que des saloperies restent coincés dans les fourchettes. Et j’aime faire la vaisselle, je ne sais pas pourquoi. Un canapé de coin avec option relax. Un rocking-chair devant la cheminée. Une peau d’ours en vrai nounours synthétique. Petit couloir desservant deux chambres séparées par la salle de bains. Douche extra-large et baignoire à pieds de lion. Pas indispensable la baignoire, mais c’est un petit caprice. Chambre principale avec lit king-size et dressing. Très petite chambre d’amis. Peu importe, je n’ai pas d’amis.

Un escalier en bois, entièrement décapé par mes soins, mène à l’étage. Une seule pièce. Mon refuge. Mon cocon. Des murs entièrement couverts de livres. Près de quatre mille romans plus mille cinq-cents bande-dessinées. Un bureau sobre et un siège de pdg en cuir rouge.

Le terrain. Mille deux-cents mètres carrés d’herbes folles. Pas d’arbustes inutiles qu’il aurait fallu que j’arrache. Pas de fleurs. Des vieux chênes sur le talus. Un hêtre multi-centenaire tellement immense que je l’imagine déjà en bûche dans la cheminée. De la terre riche, de l’humus. Mes fruitiers et mes tomates vont se plaire ici. Une serre. Des pommes, des poires, des prunes, des cerises, des kiwis, des figues, des châtaignes, des noisettes, des tomates dans des cageots sur le bord de la route, et un panneau « Servez-vous ».

Un chat. Non, deux chattes, Isis et Bastet. Un chien, j’hésite. Billy, un labrador chocolat. Deux poules, Liver et Swimming. Un âne. J’adorerais un âne. Un peu compliqué peut-être. Impossible de quitter la maison. Peu importe, je ne voyage pas. Une ruche, peut-être.

Des voisins sympas, ou pas de voisins.

Et l’attente. Sans impatience. Elle viendra. Certain. Demain ou dans dix ans, je suis serein. Elle peut venir.

(non, mais sérieusement

Gifnem29)

23 commentaires sur “Onirisme

  1. Et comment fait-on pour chasser le spleen dans ce havre de paix ?
    Je constate que nous avons un énorme point commun…nous aimons faire la vaisselle 😉
    J’ai beaucoup aimé ton texte, rêve ou réalité ?
    Avec tout ça, j’étais déjà entrain de faire ma petite valise pour venir en WE dormir sous le hêtre pluricentenaire…
    P.S: je porte une bonne bouteille.
    Bises Patrick !!

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  2. oh oui le rêve ni plus ni moins.. et tout à fait d’accord pour la baignoire à pieds de lion, pas essentielle vraiment !

    par contre un jacuzzi à bulles avec une masseuse suédoise à la sortie et quelques esclaves avec des palmes ( l’arbre pas le bidule pour nager) oui !

    Aimé par 1 personne

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