Superman

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi parfois, je me demande.

Je ne vous ai jamais dit que j’avais rencontré Superman. Pourtant c’est la stricte vérité. Sauf que je n’ai pas croisé le chemin de Clark Kent avec son slip rouge et ses yeux laser, non, j’ai connu un vrai Superman avec des superpouvoirs et tout et tout.

C’était dans une autre vie, voilà une grosse dizaine d’années. J’exerçais des talents modestes dans un collège de province. Je fréquentais des collègues mornes, désabusés, rien de bien original. Puis, lors d’une rentrée, un type à l’allure très banale a débarqué. Il ne sortait pas du lot. Il était fringué comme l’as de pique, portait deux loupes sur le nez et faisait des enfants à une jeune femme très sympathique. Il enseignait la même discipline que moi, peut-être avec un peu plus de ferveur, mais rien de flagrant.

L’année suivante, le collège organisa un séjour culturel à Barcelone (aujourd’hui, on ne parle plus de séjour linguistique vu que les gamins ont tous un smartphone greffé dans la main qui possède la fonction « traduction »). Nous constituâmes des binômes et naturellement je me retrouvais avec lui. Comme nous allions être hébergés chez l’habitant, je lui demandais où il en était de son Espagnol. Il avait fait Allemand LV2, la tuile. Je me proposais donc de lui faire découvrir la langue de Julio Iglesias à base de « Vamos a la playa », de « Cuando se come aqui » et de « Hay que comer para vivir ». Comme vous le constatez, l’Espingouin n’a aucun secret pour moi. Durant l’interminable voyage en car, nous fîmes davantage connaissance. Il me raconta que, dans sa jeunesse, il avait sillonné l’Europe et picoré un peu de la langue de chaque pays. Bien sûr, me disais-je, parfaitement convaincu. Il me dit également qu’il passait ses vacances en Espagne, un été sur deux, mais en Galice, ce qui fait qu’il parlait mieux le Galicien que l’Espagnol. Je commençais à subodorer l’arnaque et fut conforté dans mes doutes lorsqu’il s’exprima dans un Espagnol parfait lors d’une halte sur une aire d’autoroute ibère. Cependant, il se défendait de maîtriser la langue, mais juste de « se débrouiller ». Au fond, j’étais plutôt content car il pourrait faire la conversation chez nos hôtes et moi je ne me ridiculiserai pas trop en proposant d’aller à la plage. Lorsque nous fûmes reçu par la famille, je compris au bout de trois secondes qu’il me serait impossible de comprendre un traitre mot issu des bouches du charmant vieux couple. Avant le premier repas, alors que nous nous installions dans notre chambre, Superman me glissa : « Houston, on a un problème, ils ne parlent pas un Espagnol incompréhensible, ils parlent Catalan, mais t’inquiète, je gère. » Vous me croirez si vous voulez (même moi, j’ai du mal à me croire) au bout de 24 heures Superman discutait en Catalan comme si le lait de ses biberons venait se Sant-Cugat de Vallès.

Sur le chemin du retour, je découvris que Superman parlait non seulement anglais, allemand, espagnol, galicien, catalan donc, mais aussi il « baragouinait » le néerlandais, le danois, le norvégien, le polonais, le tchèque le breton et le gallo. « Juste de quoi se dépatouiller », qu’il disait.

Plus tard, je fus invité à dîner chez lui. Il possédait une quantité assez étonnante d’instruments de musique, tous à cordes. Alors que je lui demandais s’il en faisait la collection (visiblement, ils n’étaient pas neufs), il me regarda comme si je venais de la planète Mars et me répondit : »Ben non, j’en joue ». Après avoir bu mon ouiski cul-sec, j’entendis monter du fond de sa gorge les mots suivants, qui me font encore pleurer plus de dix ans plus tard : »Quand on sait un peu jouer de la guitare, on peut jouer de tous les instruments à cordes, sans archet ». J’avalais deux Prozac. Il possédait plusieurs guitares et basses, une contrebasse, une mandoline, un oud et un autre truc dont je ne veux même pas savoir le nom. Et effectivement, il en jouait. C’est ce jour-là que j’ai commencé la drogue.

En plus, ce con dessinait, sous forme de caricatures formidables, n’importe quel visage.

Il réparait sa moto tout seul aussi.

Et monsieur Superman se permet d’enseigner dans un collège de province et de s’occuper d’un syndicat. Comment peut-on gâcher ainsi ses talents ? J’ai pensé à l’assassiner.

Et moi, je parle à peine français, j’ai soufflé dans une guitare sans produire le moindre son, je suis incapable de dessiner un rond à main levée et je n’ai pas de moto.

La vie est injuste. Si !

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

8 commentaires sur “Superman

  1. Je me souviens très bien de ce voyage et de cette année là.
    En effet tu semblais un peu perdu avec l’espingouin mais pour les bases tu ne t’en tes pas trop mal sorti.
    Je me rappelle très bien ce repas chez toi et garde un excellent souvenir des plats qui étaient succulents et de mes hôtes qui se sont montrés adorables.
    Je t’ai entendu jouer un peu à la guitare et rassure-toi, tu ne t’en sors pas si mal.
    Que deviens-tu après avoir enseigné dans ce collège ? J’espère que tu as été prouvé ailleurs que tu possédais de nombreux talents…

    Aimé par 1 personne

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