Ouessang (2)

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je continue mon histoire lorsqu’on m’en fait la demande.

Au petit jour, Marguerite paît tranquillement sur la dune. Elle n’a pas conscience du rôle qu’elle joue dans la cruauté des humains, même si elle s’en doute un peu la vieille vache aux pis ridés. En effet, à chaque fois que Yuna ou Loeiz lui installe le drôle de truc autour du cou, il fait nuit et le vent souffle fort. Et elle n’aime ni la nuit ni le vent Marguerite, surtout le vent car il la décoiffe et elle est moins pimpante pour aller voir Ferdinand, le taureau.

Le frère et la sœur se sont levés tôt. Il ne fallait pas rater la marée basse pour ensevelir les deux macchabées sans attirer l’attention. Non pas que qui que ce soit leur fera le reproche d’être des naufrageurs, mais ils risquent de voir débarquer chez eux les indigents en quête de quelques miettes de butin. Yuna s’occupe du capitaine et Loeiz du marin car il est plus corpulent et demande un effort supplémentaire. La force de l’habitude leur a permis de développer une technique efficace. En dix minutes, l’affaire est quasiment pliée. C’est alors que la jeune femme remarque que l’index de la main gauche du défunt capitaine est orné d’une magnifique chevalière en or rehaussée d’un rubis éclatant. Quel gâchis ! Il n’en aura plus guère l’usage chez Neptune ou dans le ventre des crabes. Yuna décide de s’accaparer du bijou. Elle s’empare du doigt afin de faire coulisser la bague. Problème, l’objet refuse obstinément de céder. Yuna force autant qu’elle peut. En vain. Quelle poisse ! Rien à faire, la chevalière reste en place. La mer monte, Yuna n’a pas le temps de retourner à la maison chercher une pince ou un outil coupant. Si elle ne trouve pas une solution dans l’instant, elle perdra l’aubaine. Comme elle possède une excellente dentition malgré ses vingt-deux ans, elle choisit de sectionner le doigt au moyen de ses incisives. Clac, c’est fait. Trois pelletées et la main mutilée disparait. Yuna balance le doigt dans un trou à crevettes pour les engraisser et garde la bague en bouche pour la soustraire à la convoitise de son frère.

Le soir, c’est l’heure de la bamboche. Le rhum antillais coule à flots. C’est exotique, mais c’est bon. Et puis ça lave les dents. Justement Yuna ressent comme une démangeaison dans la bouche. Encore un aphte sans doute. Elle se couche tôt. Demain, à l’aube, c’est son tour d’aller vérifier que les corps n’ont pas bougé. Cela arrive rarement, mais au cas où, c’est gênant que des enfants jouent sur la plage et tombent sur un cadavre.

La jeune femme s’est réveillée fiévreuse. En plus, elle a une molaire qui bouge. Comme elle ne se sent vraiment pas bien, elle demande à Loeiz de la remplacer pour la tournée de vérifications funèbres. Ce dernier grogne, lui balance une chaussure qu’elle reçoit en plein dans la mâchoire, et se rendort aussi sec. Frigorifiée, elle s’enroule dans le châle parme qu’elle a récupéré le mois dernier dans une corvette anglaise après avoir fracassé le crâne d’une fille de son âge, à la peau étrangement sombre, qui la suppliait dans une langue inconnue. Elle court jusqu’à la plage pour se réchauffer. Elle peine un peu à retrouver l’endroit. Pourtant, au détour d’un rocher distinctif, son sang se fige dans ses veines.

Au milieu d’un espace dégagé des algues, une main. Mais pas une main reposant sur le sol. Mais pas n’importe quelle main. La main mutilée du capitaine qui surgit du sable, ouverte les doigts en éventail. Quatre doigts et un moignon.

Quelle frayeur ! De rage, Yuna foule aux pieds ce membre revenu du monde des ténèbres afin qu’il retourne en enfer, d’où il n’aurait jamais dû s’échapper. Puis elle crache sur le petit monticule. Sa morve verdâtre s’accompagne d’une molaire fraîchement déracinée.

(à suivre) (je sais, c’est long ; donc, si vous voulez la suite tapez 1, si vous désirez que je cesse de vous raconter l’histoire de la bague du capitaine, tapez 2)

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

12 commentaires sur “Ouessang (2)

  1. Enterrer les macchabées qu’on vient d’assassiner avec la complicité d’une vache, voilà qui demande du travail ! chaque médaille a son revers et là, ils s’aperçoivent que la vie de naufrageurs n’est pas toujours gaie.

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