Ouessang (3)

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je termine mes histoires.

Yuna s’est couchée tôt. Sa bouche lui fait atrocement mal. Du bout de la langue, elle tâte ses dents. Plusieurs branlent. Elle en a perdu trois depuis ce matin. De plus, il lui semble que ses gencives se détériorent. Du fond de son lit-clos, elle s’interroge sur son hygiène bucco-dentaire. Un brossage hebdomadaire avec le mélange de la vieille Penahouat à base d’argile et d’urine de vache devrait suffire en principe. Elle se promet de passer à deux lavages par semaine avant de sombrer dans un sommeil sans rêves.

— Réveille-toi grosse faignasse ! Je reviens de la plage, ton macchabée est sorti du sable ! Qu’est-ce que t’as foutu ? Retourne sur la plage et enterre-le correctement merde ! Et puis c’est quoi cette odeur de mort ? On dirait que tu as bouffé des bigorneaux pourris !

Loeiz est en rogne. Rien ne l’excède davantage que le travail mal fait. Yuna s’extirpe difficilement de sa couche. La fièvre s’est accentuée. Quatre dents reposent sur le matelas.

Le temps est épouvantable. Dès qu’elle met un pied dehors, Yuna est giflée par des rafales rageuses. Parvenue sur la plage, la jeune femme constate que la main du capitaine est de nouveau bien visible. Yuna se met à trembler, pas que de froid. Que la main soit ressortie, en soit c’est possible, mais qu’elle adopte exactement la même position qu’hier, en éventail, c’est nettement plus angoissant. La naufrageuse resserre son châle autour de sa poitrine. Elle a l’impression qu’elle ne parviendra plus jamais à se réchauffer. Elle rassemble ses forces et creuse le trou le plus profond de l’histoire des trous de l’île.

Yuna est épuisée. Elle a accompli ses tâches quotidiennes dans un état second, avec une seul idée en tête. Une idée qui lui martèle le crâne comme le ressac assaille le granit. Dès que la mer se sera de nouveau retirée, elle ira voir. C’est impossible, mais elle ira vérifier.

Comme de juste, la main est sortie du sable. Bien que ce soit le crépuscule, Yuna distingue parfaitement les quatre doigts et le moignon de l’index. Pourtant, cette fois elle ne la touche pas. Un détail supplémentaire la terrifie. Hormis le doigt manquant, la main est intacte. Les crabes n’en ont pas fait leur repas. C’est de la sorcellerie. La jeune femme tombe à genoux sur le sable humide et glacé. Elle crache sa dernière dent et quelques lambeaux de chair grisâtre. La douleur est insoutenable. Etrangement, elle n’a aucun doute, elle sait ce qu’elle doit faire. La vie sur ce caillou abandonné de tous est étroitement liée à la mort. L’Ankou rôde. Ses chances de survie sont minces, elle en accepte l’augure. En tremblant, elle extrait de la poche de son tablier la bague d’or et de rubis. Elle s’approche de la main et glisse le bijou sur le majeur. Instantanément, le vent tombe, la pluie cesse. Un long mugissement s’élève dans la nuit et s’éteint aussitôt alors que la tempête reprend de plus belle.

Yuna est rentrée se coucher. La douleur s’est apaisée mais elle persiste, sourde, tapie. Au matin, Loeiz ne lui a rien dit. Elle a compris. Le capitaine est satisfait, il a récupéré son bien. Il peut enfin rejoindre le royaume des ombres. Le calvaire de la jeune femme ne durera pas très longtemps. La vie ne l’intéresse plus. Les hommes se détournent sur son passage tant son apparence est repoussante. Elle peine à se nourrir. Lutter ne sert à rien.

(cette histoire est, en substance, celle que j’ai lue dans un bouquin indispensable, La Légende de la Mort, d’Anatole Le Braz ; Le Braz n’invente rien, il ne fait que récolter et transcrire des légendes millénaires qui courent sur les landes bretonnes ; il se considérait davantage comme un collecteur que comme un écrivain ; ce qui est très étrange, et absolument véridique, c’est qu’avant de lire « La bague du capitaine » je n’avais jamais entendu cette légende, pourtant je la connaissais ; est-ce de la mémoire collective ? Ou autre chose ? En tous cas, c’est une expérience très troublante)

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

13 commentaires sur “Ouessang (3)

  1. Une méchante rage de dents, un froid terrible et la terrible sensation que quelque chose de surnaturel se passait su cette plage : le capitaine avait-il décidé de se venger d’entre les morts ?
    Heureusement, l’idée de lui rendre ses bijoux fut très juste puisque c’est sans doute avec un de ces diamants que le capitaine paiera l’Ankou !
    Elle a eu chaud la naufrageuse ! Ça lui apprendra à dépouiller un mort !

    Aimé par 1 personne

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