On ne trahit que deux fois

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je parle de moi.

Quand j’étais petit, mes parents firent construire une maison sur un terrain en bordure de plage. J’ai déjà parlé de cette maison, dans laquelle je me trouve actuellement.

Alors, deux précisions avant d’attaquer le corps de cet article. Primo, ce n’est pas un château, plutôt une maisonnette largement suffisante pour les étés bretons (mais pas pour les hivers, je vous prie de me croire). Secundo, mes parents avaient élaboré ce subterfuge pour se débarrasser de leurs chiards, et eux n’y fichaient jamais les pieds sauf le dimanche midi pour donner le change et un peu de sous. Mais tel n’est pas mon propos ce jourd’hui.

Lorsque j’étais môme, j’adorais cet endroit. Il faut bien avouer que c’est le paradis des gosses. La plage et la mer à vingt mètres, pas de voitures, peu de touristes, des goûters avec baguette et chocolat, et des copains.

Mon grand copain, c’était X (je le désignerai sous ce X pour préserver son anonymat et car il s’appelle Xavier). Nous avions le même âge à une vache près, et nous étions inséparables depuis que nous savions marcher. Durant une soixantaine d’après-midi consécutives, nous nous retrouvions, avec son petit frère, pour faire les 400 coups. Oh, rien de bien méchant. Des baignades, des trous les plus profonds du monde, des pêches aux touilles, des pêches en mer, lui avec son père, moi avec un voisin, des sauts du haut de la dune (quasiment disparue aujourd’hui), des balades en vélo, des ramassages de lichen qui nous permettaient de gagner quatre sous pour acheter des bonbons et des pétards qui nous valaient de belles engueulades, des batailles navales à bord de nos dinghys minuscules, des parties de ping-pong et tant d’autres bons souvenirs.

L’été de nos onze ans, X débarqua avec un objet qui faisait fureur à l’époque, un skate-board. Bien entendu, il m’en fallait un. Je reçus une fin de non-recevoir de la part de ma génitrice qui estimait l’engin trop dangereux (!). Il ne me restait donc qu’à m’asseoir sur le bord de la route toute nouvellement goudronnée et regarder X et son frère progresser de jour en jour sur leur planche à roulettes.

Cet été-là, le fossé se creusa. Rien de grave.

L’année suivante, X suivit des cours de voile à trois kilomètres de notre plage. Toutes les après-midi. Je ne le voyais plus. Le soir, il rejoignait ses copains du centre nautique. J’avais douze ans et demi et j’entamais la pus belle dépression de ma vie. Tous les étés suivants, jusqu’à mes dix-huit ans, furent des non-vacances ennuyeuses, sans amis, juste une petite copine qui me faisait la gueule cinq jours par semaine et que son père surveillait comme le lait sur le feu.

J’ai détesté mon adolescence.

Lorsque je suis rentré en fac, ma vie a (re)commencé. J’ai découvert la vie la nuit, les copains par dizaines. Et j’ai retrouvé X. Comme si de rien n’était. Très vite, nous sommes redevenus inséparables. Très vite, nous avons entamé le 401è coup et tous les suivants. X était un peu dingo à l’époque, et j’adorais cela. Son grand jeu consistait à défier les flics pour se faire courser en voiture, et les semer. Une autre époque. Le ouikène nous étions chez nous, dans notre petite ville, la semaine nous étions à Brest, lui aux Beaux-Arts, moi en fac. Tous les soirs, nous mangions ensemble, pour dix francs, à la cafèt’ du RU, et nous avons survécu.

Un jour, il m’annonce que son amour d’ado a resurgi dans sa vie. J’en suis enchanté pour lui bien que la nana soit une chieuse de première (#metoo). Le lundi soir, après les vacances de Pâques, je passe chez lui pour aller manger, comme tous les soirs depuis huit mois. Porte close. Le lendemain pareil. Pour les jeunes qui me lisent, cette histoire se déroule en 1989, mon téléphone mobile s’appelle le « Radar » , et c’est un bistrot que nous fréquentons le ouikène. Le vendredi soir, je me renseigne sur X, personne n’a de nouvelles.

Je n’en aurai plus jamais.

Deux mois plus tard, j’apprends, par hasard, que X se marie. J’attends le faire-part qui ne viendra jamais. Non seulement je n’aurais même pas pu imaginer que X ne m’invite pas à son mariage, mais en plus, j’étais persuadé d’être son témoin. Noces en petit comité ? Même pas. Le lendemain, il s’envolait pour la Nouvelle-Calédonie où il vit depuis plus de trente ans. Il a deux enfants adultes que je n’ai jamais vu.

Je déteste l’amitié.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

17 commentaires sur “On ne trahit que deux fois

  1. Tu as fait les 400 coups avec ton pote ? Qui ne l’a pas fait ?
    Quant à cet objet qui fut l’objet d’un refus parental et d’une certaine envie, il fut malheureusement à l’origine d’une rupture bête et brutale.
    Plus tard, tu as retrouvé ton pote et là, c’est un autre genre d’objet qui t’a séparé de lui : une nana, une chieuse comme tu dis, apparemment une féministe bon teint et bien frappée. Le genre de nénette qui fut sans doute à l’origine de ta non-invitation au mariage et de ta rupture définitive avec ton pote.
    L’occasion de devenir vraiment misogyne non ?

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  2. J’ai vécu des histoires d’amitié qui se terminaient si mal… et certaines qui avaient la même consistance que la plus haute trahison. Depuis, je ne crois pas du tout à l’amitié.
    Je me méfie de ce sentiment, je suis très prudente.
    Pour paraphraser Monsieur Hugo (enfin je crois), l’amitié est comme la vieillesse, un naufrage.
    à bientôt et merci pour la sincérité du billet
    à bientôt, et en retard Bonne fête Patrick !!!☘️🕊

    Aimé par 1 personne

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