En avant, vers le passé

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande.

Je me demande pourquoi je ne fais pas partie de celles et ceux qui ont convolé puis engendré. Je n’avais rien contre, mais le vent n’a pas soufflé dans le bon sens. Souvent, j’imagine que j’emprunte sa DeLoréan à Doc et que je vais me promener dans mon propre passé, juste pour voir si.

18 juillet 1994 – J’ai 28 ans et je me marie. J’épouse Claire que je connais depuis huit ans. Elle a 26 ans, elle est belle comme le jour, et je l’aime comme un fou. Les cérémonies m’ennuient au plus haut point. Même le jour de mes noces, je m’en passerais volontiers. Coup de chance, les certitudes de ma future épouse s’approchent des miennes en matière religieuse. Cependant, ce n’est pas si simple, dans le Léon, de ne pas passer devant le curé pour célébrer une union conjugale. Ma mère fait la gueule dans son ensemble fuchsia sous prétexte qu’un mariage sans église n’est pas un mariage. Je m’en tape. En revanche, j’ai de la peine pour ma grand-mère, stoïque, le jour de ses 80 ans. Elle ne m’a fait aucun reproche, pourtant, elle n’en pense pas moins. Sa profonde foi est ébranlée par son mécréant de petit-fils. Lorsqu’elle m’a embrassé à la sortie de la mairie, j’ai senti sa joue humide. J’avais une boule au fond de la gorge. Je l’aime trop ma grand-mère. Je savais que je lui ferais de la peine, mais elle possède cette humilité propre aux personnes d’une autre époque qui s’effacent quand elles devinent que, si elles ne les abandonneront pour rien au monde, leurs croyances ne concernent plus les jeunes générations. Mes sœurs ne me lâchent pas du regard. Elles me couvent comme des mères-poules.

Toute ma famille est réunie. L’Ankou n’a pas encore trop fauché en cet été 94. Il aiguise sa faux. Les rancunes, les jalousies, les haines sont mises de côté, au moins jusqu’au digestif. Le plan de table était un vrai casse-tête. Ma mère a tranché neuf fois sur dix, après tout, c’est elle qui paye.

Je ne connais personne de la famille de Claire. Elle-même a du mal à identifier certains moustachus que je lui désigne discrètement, et nous attrapons un de nos fameux fous-rires, sous l’œil désapprobateur de ma belle-mère qui ne me pardonne toujours pas de lui enlever sa fille aînée qui lui rendait tant de services à la maison, avec la smala notamment. Claire est très protectrice avec ses frères et sœurs, quatre en tout. La petite dernière pleure et ne cesse de me bourrer de coups de bouquets de fleurs sans pétales. Mon beau-père fait le paon, comme d’habitude. Médecin, notable, conseiller municipal de sa petite ville, par moments, j’ai l’impression qu’il se trouve parmi nous par obligation. Du regard, il recherche sans cesse, ceux qu’il a invités pour leur en mettre plein la vue. La limousine blanche, c’est lui. Le vin d’honneur sur un bateau, c’est lui. Le restau ultra-chic, c’est toujours lui. Le retour dans un hangar en pleine campagne avec du pâté Hénaff et du rosé en cubi, ce sera sans lui.

59 copines et copains, très exactement. 12 guitares, 14 chansons, 11 sketches, 1 bagarre, 7 queues-de-renard, quelques galipettes, un mariage quoi…

Lorsque Claire a dit « oui », j’ai ressenti l’émotion la plus forte de mon existence. Une personne qui accepte de lier son destin à celui d’une autre, pour le meilleur et pour le pire, c’est au-delà de ce qu’un être humain peut supporter. Je n’entendais plus rien. J’avais envie de la saisir par le bras, de piquer les clés de la limousine au chauffeur et de foncer vers la plage la plus proche, de jeter ce costume qui m’irrite la nuque, de dégrafer cette robe qui lui ressemble si peu, et de lui demander sa main une nouvelle fois, juste elle et moi.

Hey doc ! Récupère ta chignole, elle me fout le bourdon.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

5 commentaires sur “En avant, vers le passé

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