Une petite fille dans un trou d’eau

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande.

C’était dans les années 80, je crois. Dans un pays d’Amérique du sud ou d’Amérique centrale, ou aux Philippines, je ne sais plus. Un de ces pays constamment éprouvés par des séismes, des tsunamis, des famines. Un de ces pays si pauvres que la religion et le Vatican nourrissent le peuple en laissant les assiettes vides. Cette fois, il s’agissait d’une inondation, il me semble. La télévision de l’époque couvrait ce genre d’événements, mais juste quelques secondes, avant les résultats sportifs.

Une petite fille de 8/10 ans était coincée dans un trou d’eau. Et l’eau montait. De nombreuses personnes, dont au moins une équipe de télévision, se trouvaient auprès d’elle. Et ils ne faisaient rien pour l’aider. Le commentaire du journaliste était laconique et terrifiant : « Cette petite fille est condamnée, elle va mourir ».

Je me souviens parfaitement des images de cette gamine. De l’eau qui montait, vite. Puis de la coupure de l’image. Longtemps, très longtemps, j’ai pensé à elle. J’étais révolté. Comment était-ce possible de n’avoir rien tenté pour la sauver. Je ne sais pas ce que j’aurais fait, rien sans doute. Pourtant, je ne comprenais pas qu’on ne lui ait pas donné un tuyau d’arrosage pour respirer lorsqu’elle aurait été submergée, pour que des plongeurs puissent la délivrer de ce qui la retenait, fut-ce les portes de l’enfer. Les images ne donnaient pas l’impression d’une situation désespérée. Les gens auraient pu écoper toute la nuit, avec les mains si nécessaire, ou même en la buvant cette saloperie de flotte. Empêcher à tout prix que le liquide saumâtre s’insinue dans les narines d’une gamine innocente. A dire vrai, je ne sais pas ce qu’il est advenu de cette enfant, mais je doute qu’elle ait survécu.

Et puis, j’ai oublié. Comme tout le monde.

Pour une raison mystérieuse, l’image de cette petite fille m’est revenue récemment. Et j’ai imaginé le sort que les media lui aurait réservé aujourd’hui.

« — Vous êtes bien en direct sur BFM qui depuis ce matin couvre les conséquences tragiques d’une inondation dans un bidonville de Tegucigalpa, la capitale du Honduras. Nous allons, tout de suite, rejoindre notre envoyé spécial sur place, Jean-Kevin Duconnard qui assiste à la lente agonie de Maria, jeune écolière sans histoire, qui agonise coincée dans un trou d’eau sale, entourée de rats et de chiens affamés. Jean-Kevin, c’est à vous ».

Gros plan sur JK qui se recoiffe et réajuste sa cravate.

« — En effet, Louis-Steven, je me trouve actuellement auprès de Maria Gonzales, 9 ans, écolière sage et travailleuse, du collège de l’immaculée conception que vous pouvez apercevoir derrière moi.

— Pouvez-vous nous dire si la situation de la jeune fille a évolué depuis votre dernière intervention ?

— Alors… Euh, non… Nous attendons toujours l’arrivée des secours… Euh, l’organisation est complètement débordée par les événements. Les morts se comptent par dizaines et le décompte des disparus n’a pas encore commencé…

— Très bien Jean-Kevin, nous reviendrons vers vous après la météo ».

Un technicien commet une petite bévue en ne coupant pas le micro de JK.

 » — Putain quel connard ce LS, bien au chaud dans son bureau de Paris quand moi je me caille les meules dans le trou du cul du monde. Mes pompes sont fichues, tu verras qu’ils ne voudront pas me les rembourser, et je te parle pas de mon costume à 2000 boules. Quelle merde ! Tu t’en branles toi, t’as ton k-way de prolétaire d’ingénieur du son… Quoi la gosse ? Tu veux quoi ? Plonger ? Vas-y toi grande gueule ! C’est un truc à choper le typhus ou je ne sais quelle saloperie… Et cette conne qui n’arrête pas de chialer ! Au moins l’eau monte plus vite, on sera à l’hôtel plus tôt. Je rêve d’un Daïquiri bien frappé… »

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

9 commentaires sur “Une petite fille dans un trou d’eau

  1. Bonjour,
    Il y a longtemps, très longtemps, j’ai balancé ma télé après avoir vu aux infos le corps d’un homme mort noyé flotté en mer, filmé par un hélicoptère. C’était un membre de la famille de Monaco je crois, mais peu importe. Depuis, quand j’entr’aperçois les infos (très très rarement) je suis toujours choquée par ce que je vois, la vulgarité du ton et des images, l’absence totale d’analyse, le sensationnalisme à tout prix… et je ne parle pas de la publicité, ce néant, cette fabrique à crétins…

    Aimé par 3 personnes

  2. Jamais pu oublier le visage de cette enfant (et d’autres aussi).. et à l’époque on vantait son stoïcisme face à la mort montante et qu’on ferait bien d’en prendre de la graine… Le cynisme va se nicher dans des endroits insoupçonnables. Il est bien votre article, comme une gifle pour se rappeler où l’on est bien bas tombé, parfois.
    Même si je crois en la grandeur de la vie (plus fort que moi…).
    Très bonne journée

    Aimé par 4 personnes

  3. On ne comprendrait pas que l’image ne se nourrisse pas de scandales, la télé n’a fait que prendre la succession de papiers à cul comme ICI PARIS qui ont toujours eus une forte vente
    Les gens amènent les stars chez eux comme un dessert sauf moral, on se régale comme jamais avec la saloperie mal-bouffe en tous genres. Les mômes tuent en bandes et en commerce en soutenant le développement de la drogue, ce qui deviendrait anormal serait de cacher ça faute de pouvoir l’empêcher.
    Le monde est à vomir. Je ne m’étonne plus de rien quand je vois l’horreur d’un responsable au rang le plus élevé ignorer l’enseignement au profit de la garderie aller jusqu’à mentir en inventant des cyber-attaque pour justifier son incompétence instructive. Les enfants c’est juste bon à faire du fric et en corps du fric…
    Je ne peux dire amen au trafic…
    N-L

    Aimé par 2 personnes

  4. Bon jour,
    Le morbide fait vendre … et tout le reste de la même … eau … normal, ne rejetons pas la faute à l’autre mais de la nature dont nous sommes fait …il y a du parasite en nous … « chassez le naturel il revient au galop » et puis votre article me pensais à Jean Yanne qui disait : « Cette manière d’élever le journalisme à la hauteur d’un spectacle permet à ses promoteurs de laisser croire qu’ils ont du talent. »
    Max-Louis

    Aimé par 1 personne

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