Un peu de SF

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me raconte.

Voilà quelques années, alors que je vivais une autre vie, j’ai accompagné un groupe de collégiens à Barcelone. Je ne vais pas vous mentir, lorsque j’étais prof, je maîtrisais très bien mes classes, dans la mesure où j’étais enfermé avec elles entre quatre murs. Dès qu’il s’agissait de sorties scolaires (cinéma, théâtre, tas de cailloux…), je ronchonnais. En effet, le boutonneux à gueule d’acier lambda ne se comporte pas de la même façon selon le milieu dans lequel il évolue. Le portail du collège est en réalité un accès sur un monde étrange, peuplé de gnomes hideux, impolis et têtes à claques.

Alors, vous imaginez, un séjour linguistique à Barcelone ! Deux précisions. J’ai parlé de séjour linguistique, mais en fait, il s’agit de voyage d’agrément. Plus aucun collégien n’apprend le moindre mot d’une langue étrangère lorsqu’il quitte le territoire français. A cause du smartphone que sa mère lui a greffé dans la paume droite. Les profs n’ont aucune autorité sur le Samsung ou le Apple. Le simple fait de poser son regard dessus est passible de lourds emmerdements. Par ailleurs, qui dit Barcelone dit déplacement en car. J’ai essayé de soudoyer un pharmacien afin de récupérer des somnifères pour chevaux, en vain, d’autant que c’était le père de cette chieuse de Hachelet. Donc, les X heures de trajet s’apparentent au calvaire de monsieur Christ en plus roulant et sans la couronne d’épines. Faute de somnifères ou de poison, il faut prévoir de quoi les tenir tranquilles. Heureusement que la ceinture de sécurité est obligatoire, au moins ils sont ligotés comme des saucissons et, du coup, moins à même de commettre des sottises irritantes.

Ce séjour fut une suite sans fin de (petits) problèmes à régler (genre, deux gamines quittent le bus pour rejoindre leur famille d’accueil à un pâté de maisons de là ; elles se perdent ; au lieu d’appeler le numéro de secours de l’un des accompagnateurs, elles appellent la mère de l’une d’elle en Bretagne… Scandale ! Tout juste si Interpol n’est pas intervenu).

Je vous fais grâce de ces incidents sans conséquences (un mort, deux disparus, on était pile poil dans les statistiques). Je vais vous parler d’une visite.

Lorsque l’on annonce « visite » aux trolls, leur physionomie change en un temps record. Ils sont capables de produire des grimaces inédites, voire de simuler des malaises. Ce jour-là, direction la SF. La Sagrada Familia. Pas trop de grognements, car le lendemain, le Camp Nou était au programme.

Pour ceux d’entre vous qui ne connaissent pas la SF (mais vu votre niveau culturel, cher lectorat adoré, je doute que vous soyez très nombreux), il s’agit d’une cathédrale conçue par Gaudi, commencée en 1882, et toujours pas terminée. Son aspect extérieur donnerait à penser que si les travaux durent si longtemps, c’est parce que les ouvriers doivent mâcher du chewing-gum goût taupe puis le coller sur les murs. Pour être franc, c’est impressionnant. Bon, si vous voulez en savoir plus, tapez Google, mais pas trop fort.

Nous voilà donc à une centaine de petits Bretons perdus dans l’immensité de la nef au milieu des ouvriers. L’une des attractions principales consiste à monter, en ascenseur, jusqu’à super haut, se balader sur des passerelles faussement branlantes, mais qui foutent drôlement les jetons malgré tout, puis à redescendre par les escaliers. Le problème est qu’il y a une bonne heure d’attente face à l’ascenseur. Une heure, pour les moins de 16 ans, correspond à trois semaines pour les plus de 35. Alors que je me creuse la cervelle pour les occuper afin que le temps paraisse moins long, je remarque un ouvrier étrange. Je pense avoir mal vu, alors je lance le jeu suivant. Trouver des anomalies autour de nous. Tout d’abord, les gamins me regardent comme si je leur ai proposé des épinards fourrés aux choux de Bruxelles, puis de mauvaise grâce, les cous se mettent à pivoter. Je crains d’être victime de mon imagination, mais non. Pourtant, la première bizarrerie notée par un jeune m’a échappé. Le gosse nous désigne un type, genre chef de chantier, qui déambule dans les lieux, un dossier très fin sous le bras, et qui n’adresse jamais la parole à personne, en revanche il couvre des distances improbables. Très étrange. Un point pour Stiveune. Gardénia, une gamine très maligne, mais mal élevée, indique d’un index pointé dont le vernis jaune n’est qu’un souvenir, le bonhomme qui m’intrigue tant. Cet homme, coincé dans une cage d’escalier, manipule une sorte de de grosse scie circulaire qu’il approche puis éloigne du mur à intervalles réguliers. L’outil émet une gerbe d’étincelles à chaque mouvement. Pourtant, à aucun moment, l’outil ne touche le mur. Très étrange. A force de chercher, les gamins trouvent deux ou trois scènes bizarres comme cette table d’architecte, très entourée, sur laquelle trônent des tasses à café, mais strictement aucun plan.

Mais, vous dites-vous, cher lectorat perspicace, où veut-il en venir Pépère ?

Je voudrais vous exposer une théorie.

Voilà donc près de 140 ans que la Sagrada Familia est en travaux. Je veux bien que le projet de Gaudi est gigantesque, mais tout de même, l’édifice s’il est immense et complexe, aurait dû être terminé depuis belle burette. Sauf, car il y a toujours un sauf. Sauf que la SF est un incroyable « attrape-touristes ». Les revenus générés par les visites atteignent des sommets. Sauf que lorsque la cathédrale sera consacrée, le diocèse ne verra plus aussi favorablement les déambulations des Allemands en short, des Français en cris, et des Italiens en gestes. Je suis près à parier ma retraite entre 128 et 134 ans que tout ce qui se passe à la SF n’est qu’une mascarade orchestrée pour gagner plein de sous. Un ballet rejoué chaque jour ou chaque semaine. Et c’est drôlement bien foutu si on excepte deux ou trois glandus qui ont séché les cours d’acting.

Bien entendu, pendant les représentations, les travaux continuent.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

6 commentaires sur “Un peu de SF

  1. Ta théorie est tout bonnement géniale ! Et si c’était la même chose pour nos routes départementales défoncées et toujours en travaux* ? Un complot des fournisseurs d’amortos ?
    * C’est le mot « glandu » qui m’a fait penser immédiatement aux types des Pontzéchaussées…

    J’aime

    1. Tiens c’est vrai ça, pour les routes. Attention de ne pas tomber dans le complotisme cher Néness, mais je me demande si ce n’est pas, aussi, vrai pour le garage de mon voisin. Pourtant, il reçoit peu de touristes. Je vais enquêter.

      Aimé par 1 personne

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