Dura lex

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande.

Voilà une dizaine d’années, j’ai reçu un courrier qui émanait conjointement de la municipalité et des affaires maritimes (encore elles !) qui, en substance, m’annonçait ce qui suit.

« Monsieur,

(…) vous n’êtes pas sans savoir que le tracé du GR 34 suit le littoral de Saint-Malo à (?). Or, il apparaît que ledit tracé passe dans votre propriété. En conséquence, nous vous prévenons que des agents assermentés du département viendront, incessamment, prendre les mesures qui s’imposent afin de vous amputer de trois mètres de terrain, calculés à partir de la limite du littoral (limite haute). Il est entendu qu’en cas de détérioration des trois mètres, les services départementaux se réservent le droit de repousser cette limite de trois mètres, à concurrence de dix-huit mètres de votre habitation (…)

Veuillez etc »

J’apprenais donc, par courrier, que j’allais être exproprié afin de permettre aux randonneurs de ne pas perdre de vue la mer, lors de leur périple pédestre. Le tracé du GR 34 passant alors un peu plus haut, sur la route, pendant une centaine de mètres.

Je me dis, soit. Après tout, c’est la loi. Et je suis un citoyen respectueux de la loi, ou presque. J’attendais donc la suite des événements. J’attends toujours.

Ceci mérite une petite explication.

Tout d’abord, bien que destinataire du courrier, je ne suis pas propriétaire de la maison et du terrain (que j’occupe actuellement d’ailleurs). A l’époque de la construction (1971), mes géniteurs ont jugé sage d’inscrire le bien sous le nom de leurs enfants. Ne me demandez pas de précisions, cinquante ans plus tard, je n’ai toujours rien compris.

Ensuite, la réflexion des « décideurs » est une véritable pépite de bêtise. S’il est exact que le GR 34, en principe, passe au bout du terrain, ce serait une catastrophe écologique de permettre à des milliers de godasses de fouler cet endroit. En effet, le terrain jouxte la plage, mais il existe une déclinaison d’environ trois mètres entre les deux. Des passages fréquents affaisseraient inévitablement la dune. Voilà pourquoi, ces couillons avaient prévu le coup. Si ça s’écroule, on vous ampute de trois mètres supplémentaires. Or, la maison se situe à 28 mètres de la limite littorale. Ils n’hésitaient donc pas à prévoir 10 mètres de destruction de faune et flore protégées par leurs propres services (chardons bleus, orchidées, insectes butineurs, nids d’hirondelles…).

Alors, pourquoi le projet est-il toujours en suspens ? Je ne peux qu’émettre des hypothèses. Notre voisin le plus proche était concerné par la même mesure (et quatre autres). A l’époque, ce voisin venait d’investir beaucoup d’argent pour que sa maison acquiert le statut de propriété de luxe : baies vitrées immenses, jacuzzi vue sur mer et sans doute plein d’autres trucs pour attirer les riches gogos. Surtout, il a trouvé une clientèle prête à débourser 3000 euros hebdomadaires en juillet et en août pour profiter de ses investissements (3000 euros en Bretagne nord, je ne sais pas si vous voyez bien le délire ! le risque qu’il pleuve pendant toute la semaine est loin d’être minime ; enfin, s’il trouve des crétins pour payer, il aurait tort de se gêner). Seulement, monsieur mon voisin voyait certainement d’un très mauvais œil le passage de randonneurs sur son terrain, randonneurs qui auraient une vue imprenable sur le jacuzzi et la chambre à coucher/suite parentale. Je le soupçonne fort d’avoir remué plein de vieux papiers pour reculer le plus possible l’application de la mesure d’expropriation. Et nous bénéficions de son action en justice, sans avoir rien demandé. Je me répète, mais il ne s’agit que de suppositions car je ne vois jamais ce voisin, sinon je lui aurais demandé. Il peut aussi avoir contesté la validité de la décision arguant du fait qu’une propriété proche, bien que se trouvant en bordure de littoral, ne subira, elle, aucun désagrément. Pourtant les propriétaires ont fait absolument ce qu’ils avaient envie, dans les années 60 (escalier en béton dans les rochers, ponton personnel…) sans l’ombre d’une autorisation. Et une petite maison (pour la fille aînée je crois) qu’il faudrait détruire pour rendre son tracé au GR 34.

Je pense que les affaires maritimes se sont dit que le jeu n’en valait pas la chandelle, et que ces emmerdeurs de randonneurs continueraient à opérer un tout petit détour.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

8 commentaires sur “Dura lex

  1. Je n’ai pas de voisin influent ou assez riche pour faire changer les décisions municipales. Je n’ai d’ailleurs pas de penchant particulier pour les gens très fortunés mais quand la mairie de Blois a préempté un morceau du jardin pour y faire un chemin piéton eh bien, j’en aurais bien voulu un. Désormais, la France entière passe le long de mon petit espace agricole et peut me lancer des cacahuètes en admirant le galbe de mes tomates. La police municipale emprunte même ledit chemin à moto, c’est dire si les mobylettes des sauvageons se gênent pour faire pareil. On a bien monté une affreuse palissade en lattes de bois (on n’est pô riches mon bon mossieur, mais on s’est saigné aux quatre veines pour éviter l’affreuse bâche en plastique vert…). Je pense qu’à la première tempête, elle sera par terre tant le truc est frêle. Si elle tient au-delà, on aura la visite de Monsieur Bâtiments de France qui nous dira qu’à 300 mètres il y a une belle église et à 400 mètres la Loire et qu’on a 1 mois pour virer cette horreur, invisible depuis ladite église et encore moins depuis la Loire mais visible par la France entière puisqu’elle emprunte désormais en nombre de p*** de chemin. C’est le premier printemps qu’on passe avec ce chemin, il ne faut plus que je tarde à me trouver une maison ailleurs parce que sinon, je ne vais pas tarder à faire la une des journaux pour massacre collectif !

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  2. Ah, je vois que je ne suis pas le seul en France a être confronté à la bêtise* des technocrates* (** : oui, je châtie mon langage, ce matin… !). Après l’ONF, les affaires maritimes… ! Ton histoire ressemble d’ailleurs étrangement à la mienne : sauf que toi, c’est en bord de mer. On n’hésite pas à exproprier et à massacrer des zones vertes pour… ben… on ne sait pas trop pourquoi d’ailleurs ! Ah, si… chez moi c’est pour que ma maison ne brûle pas… c’est vrai, je l’avais déjà oublié…
    PS : Au fait… t’es au courant du projet d’éoliennes géantes dans le bouillon juste devant chez toi ?

    Aimé par 2 personnes

  3. Bon jour,
    Pareillement (mais dans les terres viticoles) j’ai un chemin pédestre qui juxtapose ma modeste demeure … j’ai une faune de bipèdes et quadrupèdes hétéroclite(s) … à toute heure du jour (voire la nuit ?) … surtout à la belle saison … et comme je n’ai pas les moyens de construire un mur à la Trump …
    Il y a depuis quelques années entre les cyclo-touristes et autres randonneurs une mainmise sur les territoires … mais bon, je suis peut-être rétrograde ? ….
    Max-Louis

    Aimé par 2 personnes

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