Alpinisme

Monsieur Christ s’ennuyait.

Passée la vingtaine, sagement, il avait choisi d’arrêter de mener une vie de bâton de chaise au contact des douze traîne-savates. Ses tours de magie foireux et autres arnaques à la petite semaine ne fonctionnaient plus. Les marchands du temple s’étaient organisés pour leur interdire l’accès aux lieux. Il ne leur restait que les rues adjacentes pour pratiquer leurs activités illicites, et, force était de constater que même les gamins les plus pouilleux étaient plus malins qu’eux pour soulager de son gousset le bourgeois égaré.

Joseph, son père adoptif, lui avait proposé, sur l’insistance de son épouse, de le prendre comme apprenti charpentier bien qu’il ait déjà, plus jeune, refusé la proposition. Mais un apprenti de vingt ans aurait été la cible des quolibets dans une petite localité comme Nazareth. De plus, monsieur Christ développait une phobie incompréhensible des croix, fond de commerce de son beau-père. A la vue de deux morceaux de bois destinés à être assemblés, il se grattait fébrilement la paume des mains, jusqu’au sang.

Alors, il déambula dans les rues de Jérusalem, à la recherche d’affichettes proposant une embauche. N’importe quoi, sauf charpentier ou poissonnier. A force, il dégota un job chez un caviste dans la vieille ville. Son boulot, payé une misère, consistait à déplacer des barriques et des amphores lourdes comme des ânes morts. Il en développa une musculature finement sculptée, qui faisait l’admiration des tenancières d’auberges, dont il assurait la livraison. Sans qu’il s’en expliquât la raison, il vit les affaires de monsieur Nicolas, son patron, prospérer à la vitesse de l’éclair bien qu’il peinât à fidéliser ses fournisseurs.

Son salaire ne lui permettait pas les folies qui faisaient rage dans la jeunesse de l’époque. Pas de jeux du cirque, pas de théâtre, pas de pur-sang arabe, pas de fines étoffes de Damas. Son maigre pécule lui offrait, à peine, le loyer d’un bouge infesté de vermines, une nourriture d’ermite, un gorgeon le samedi soir et la putain la moins chère de la rue une fois par mois.

Par hasard et par désœuvrement, il se passionna pour la littérature. Après avoir dévoré un curieux livre parlant d’un vieux bonhomme qui se croit le messager d’un dieu, il se plongea, avec méthode, dans des ouvrages traitant des nouvelles modes, qu’il tenta de mettre en application. La natation fut un échec cuisant. Par une de ces bizarreries dont la nature a le secret, il ne parvint jamais à s’immerger suffisamment pour progresser dans l’eau du lac.

Puis, ce fut l’illumination. Il fit l’acquisition d’un traité dont l’origine était très mystérieuse selon le vendeur. Quelque part vers l’est sans doute, dans le pays des montagnes qui touchent le ciel. L’auteur du petit livre, un certain Tensing Norgay senior, vantait les bienfaits de l’escalade. Il associait le fait de grimper tout en haut des montagnes à une quête spirituelle, une recherche de soi.

Bien que la Judée ne proposa que des monts assez peu élevés, monsieur Christ décida de mettre en application les principes du vieux sage. Comme son jour de congé était le jeudi, il prit l’habitude d’entreprendre l’ascension du Mont des Oliviers ou du Golgotha, lorsqu’il était de repos.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

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