Civisme (pacem para bellum)

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je rêve de posséder un tractopelle.

J’ai déjà eu l’occasion de vous dire que je demeurais dans une « maison de famille », hors saison, pour des raisons un peu compliquées à vous exposer ici. Cette résidence se situe tout au bout d’un chemin, face à la mer. Un emplacement qui doit en faire baver certains, même si la construction elle-même est loin de rivaliser en élégance avec ses voisines. Juste devant la maison, un espace permet aux automobilistes aventureux de faire demi-tour, voire, si le panneau de stationnement interdit ne retient pas leur attention, de s’arrêter quelques temps pour profiter des joies de la plage au sable fin, mais humide. L’endroit peut accueillir une demi-douzaine de voitures, si les chauffeurs font preuve d’un minimum d’habileté au volant.

Malgré le ouikène prolongé, je n’ai pas vu grand-monde cet après-midi. Une famille dans un gros SUV est restée une petite heure sur la plage déserte, un homme seul au volant d’une R5 déglinguée a médité quelques minutes sans quitter son véhicule, et c’est à peu près tout. Et puis, voilà une demi-heure, un fourgon blanc (tiens tiens…). Non contents de flirter avec les horaires du couvre-feu (mais de cela je ne les jugerai point), monsieur et son épouse ? sa maitresse ? sa fille ? sa belle-mère ? se sont garés à quelques centimètres de l’entrée de mon terrain, obstruant de fait l’accès, y interdisant l’abord ou la sortie.

Je suis un garçon calme, dépourvu de muscles et du gène de la bagarre. Toutefois. Toutefois, dans mon top 10 des emmerdeurs patentés, les automobilistes sans vergogne frôlent le tiercé gagnant. Une cigarette au bec, je parcours les quelques mètres qui me séparent du portail. Je constate que le fourgon blanc bouche complètement l’entrée, alors que l’espace derrière lui est intégralement vide. Juste à ce moment, le couple remonte de la plage. Vingt-cinq ans, des tatouages bon marché, des indices qui auraient dû me mettre la puce à l’oreille.

Moi : Bonjour monsieur, bonjour madame. Pardonnez-moi, mais quel intérêt éprouvez-vous à vous garer pile devant l’entrée de la propriété, lorsque tout le parking, qui n’en est pas un, vous est entièrement dévolu ?

Monsieur : Ben quoi, vous alliez sortir. C’est le couvre-feu non ?

Moi : Je n’avais pas prévu de sortir, en effet, cependant, il n’était pas inenvisageable que quelqu’un me rende visite, voire qu’un véhicule de secours ait besoin de l’accès, comme à la plage que vous bouchez également. Quant au couvre-feu, il me semble que vous êtes plus loin de chez vous que moi.

Monsieur : Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

(ma petite expérience en matière d’altercation avec vos semblables m’a appris que le passage au tutoiement n’est que très rarement gage de future qualité dans l’échange cordial)

Madame : Viens Bébé, on s’en branle de ce bourge.

Certes mon accoutrement, composé d’une veste de tweed vert foncé réhaussée de coudières en daim, d’une délicate chemise lilas en popeline et aux boutons de nacre, d’un foulard bistre négligemment noué autour de mon cou, d’un jodhpur brun et d’une paire de docksides bicolores de bon aloi, pouvait créer un doute sur ma position sociale dans l’esprit de cette jeune femme au maquillage outrancier. J’ai failli rétorquer à la jeune pouf que j’émargeais aux minima sociaux (ceci dit également pour vous attendrir, cher lectorat adoré, afin que vous vous précipitiez dans votre librairie favorite, vous enquérir de « Dossiers froids », un roman parfait pour votre été, 9,90 euros, prix conseillé) mais une petite voix m’a conseillé de fermer ma grande bouche afin de conserver intacts ce corps et cette dentition qui font frémir les dames du club de Scrabble, au moment de placer « wapitis » sur un mot compte triple.

Ils ont déguerpi, j’ai regagné mon cocon.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

7 commentaires sur “Civisme (pacem para bellum)

  1. Ce n’est pas « wapitis » qui fait frémir les dames du club de scrabble, c’est clairement la chemise lilas ! Quoique, je trouverais sexy n’importe quel homme capable de placer le W autrement qu’avec « wagon », que la jeune pouffe et son tatoué écrivent probablement « vagon »…

    Aimé par 2 personnes

  2. Vous n’avez pas pensé à donner un coup de couteau dans les pneus avant leur arrivée?
    Perso, je déteste les gens qui ne se donnent pas la peine de se garer. Souvent, ceux qui ont des gros SUV se mettent sur deux places, car ils ne veulent pas risquer de se faire abimer la peinture par une portière ouverte trop brusquement. Je trouve un malin plaisir à me faufiler et à me mettre un peu de travers, mais sans dépasser la ligne de la case, pour les coincer. Ces jours-là, je ne suis jamais pressé de regagner mon véhicule. Et les voir fulminer est trop jouissif.

    Aimé par 1 personne

    1. L’été dernier, dans un cas semblable, je ne pouvais rentrer chez moi, je me suis donc collé au pare-chocs arrière de l’impudent le coinçant à son tour. J’ai bien ri quand le jeune homme est rentré de la plage, frigorifié, et qu’il est venu sonner chez nous, tout piteux, pour nous demander si nous connaissions le propriétaire du véhicule.

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