Bonté divine !

(l’auteur présente, à l’avance, ses excuses à son lectorat adoré, pour le manque de délicatesse lexicale contenu dans cet article ; en vous remerciant)

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande.

En observateur affirmé de l’évolution de notre langue, je m’intéresse beaucoup au langage des nouvelles générations. Loin de le critiquer, je considère qu’une langue vivante doit progresser, et ce n’est pas l’écrit figé de nos glorieux anciens qui va faire le boulot.

Dans une autre vie, je me trouvais au contact d’individus dont l’âge oscillait entre 11 et 18 ans. Je prêtais une oreille attentive aux mots et aux expressions issus de la cavité buccale métallique des boutonneux adolescents. J’aimais décortiquer l’origine de ce sabir, me heurtant souvent à un mur d’incompréhension comme pour comprendre le chemin tortueux qui avait amené les humains en formation à créer le « v’là » qui m’énervait tant (« c’est v’là bien » équivaut à l’ancien « c’est trop bien »).

Toutefois, une habitude lexicale me hérissait le poil tel un porc-épic d’Amazonie attaqué par une excavatrice pétaradante. Bizarrement, il va, ici, être question de genre. Aux expressions « ça me casse les couilles » et « je m’en bats les couilles » qui n’ont jamais emporté mon adhésion car elles sonnent très laides à mes oreilles, je reproche une appropriation féminine de mauvais aloi. Je bondissais d’indignation (je bondis très bien, et toujours d’ailleurs) lorsque une bouche mal dessinée au gloss bon marché éructait un « ça me casse les couilles », si je me trouvais à proximité. Il m’arrivait de me diriger vers l’innocente enfant, de l’observer quelques secondes, de hausser un sourcil dubitatif, et de l’interroger sur la qualité de son sexe. Généralement, la jeune fille me regardait comme si je débarquais d’une cambrousse non connectée, et continuait son chemin. Qu’on ne me fasse pas un procès en sexisme, mais ces dames ne pourraient-elles pas faire preuve d’un soupçon d’imagination pour créer un lexique vulgaire adapté à leur condition ? Je me permets de les aiguiller vers un vocabulaire davantage en adéquation avec leur anatomie. Pourquoi ne pas utiliser des locutions comme « ça me brise les nichons » ou « je m’en bats les ovaires » ?

Et puis, j’ai réfléchi. Dingue non ?

Prenons, avec délicatesse, l’expression « ça me casse les couilles ». Il convient de classer cette horreur linguistique dans la catégories des jurons. Ma définition du juron étant, l’utilisation d’un mot hors de sa signification appropriée afin d’extérioriser une émotion, un sentiment, dans le cadre d’un registre de langue familier. Ledit mot se vide alors de son sens premier, ainsi que de l’image qui l’accompagne. Par exemple, lorsque, au milieu de la nuit, vous vous levez pour aller, qui uriner, qui boire un verre de lait, et que votre gros orteil rencontre de manière inopinée le pied de la table basse, il vous arrive, malgré votre stricte éducation jésuitique, de lâcher un, peu académique, « la putain de sa mère ». Or, vous conviendrez que votre cerveau ne traduit pas vos mots par l’image d’une femme arpentant le trottoir, cibiche aux lèvres purpurines et sac à main balançant au rythme du popotin. Le mot « putain » est ici un juron et non un développement réaliste de votre éructation précédente. Plus couramment encore, lorsque, sortant de chez vous, en retard, pour vous rendre chez l’ophtalmo à qui vous ne pouvez pas poser de lapin sous peine d’attendre huit ans avant d’obtenir un nouveau rendez-vous, vous vous rendez compte que vous avez oublié un consommable de la vie moderne, un « merde mon masque », vous échappe comme à n’importe qui. Pour autant, votre cerveau ne vous impose pas l’image d’un étron fumant survolé par une mouche verte. Donc, si une jeune femme utilise l’expression « ça me casse les couilles », je suppose qu’elle ne visualise pas une paire de testicules fripés.

Quant à mes élèves d’antan et la grossièreté, ne croyez pas, au risque de me vexer, que dans mes classes fusaient des jurons et autres vulgarités à faire rougir un marin en bordée. En début d’année, je mettais en garde les élèves contre les déviances de leur langage, mais, magnanime, je leur autorisais l’usage de « saperlipopette » et de… « bonté divine ».

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

12 commentaires sur “Bonté divine !

  1. Tout le monde aurait donc oublié le : « zut » j’ai oublié mon masque ? Concise cette expression est un automatisme chez moi, pas besoin de réfléchir à quelle partie de l’anatomie de mon voisin je vais m’en prendre, zut se mange à toutes les sauces et pourtant il tend à disparaître… dommage, j’aime bien…

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