Pas de traces de Thraces en terrasse

(on dirait le titre d’un OSS 117 ; mon préféré c’est « Cinq gars pour Singapour »)

Pourtant, j’ai fait tout ce qu’il fallait. Dès hier, j’ai passé le karcher. Et ce n’était pas de la tarte, croyez-moi. Dix mois de saloperies et de crasse accumulées, j’ai dû vider la nappe phréatique. Peu importe l’écologie, aujourd’hui il y a des choses plus importantes. Et puis, après nous le déluge comme disait madame de Pompadour. Quelle érudition !

Donc, je me suis démené pour être prêt. Tout le monde annonçait que le 19 mai serait le grand jour. Attention, pas le grand soir ! Pas possible avec un couvre-feu à 21 heures. Le grand soir, c’est pour mai 2022, il paraît. Sans doute que je ressortirai le karcher. J’ai nettoyé les chaises et la table en plastique, au karcher aussi. A l’origine, l’ensemble était blanc. Maintenant, il me faudrait un nuancier pour qualifier la couleur. Entre cul d’hippopotame et fleur des champs après la guerre. Mais, c’est propre, c’est l’essentiel.

Une terrasse de trente mètres carrés, ça allait être la cohue.

Sur un tableau noir clair, j’ai rédigé la liste des boissons disponibles et les prix. Tout à deux euros. C’est raisonnable, non ? Thé, frizzante, eau du robinet (pas très bonne mais très calcaire, c’est bon pour la santé, mais je ne sais pas la santé de qui). Le choix est assez restreint, j’en conviens, mais je ne fais plus de courses liquides depuis un moment. J’ai même un paquet de cacahuètes qui n’est périmé que depuis 2012. Comme les musées ouvrent aussi, j’ai eu l’idée de coller quelques oeuvres d’art sur le crépi. Des dessins horribles de mon neveu lorsqu’il avait trois ans. C’est vraiment moche, mais j’ai vu pire au musée Picasso.

Je n’ai vu personne au petit-déjeuner. Il est vrai que je n’habite pas sur la route des bureaux. Personne à midi non plus. Je n’ai pas d’usines à proximité. Vers dix-huit heures, j’ai commencé à m’inquiéter. Pas un chat. Enfin si, celui du voisin. Mais il n’a rien commandé.

23H19. Je ferme. Aucun client. Je n’y comprends rien. J’avais cru comprendre que les Français allaient se précipiter sur les terrasses. En plus, la mienne a vue sur mer. Enfin, si on se tient debout face à la fenêtre des ouatères, que la porte est ouverte et qu’on se tord un peu le cou. Pas si mal pour un thé à deux euros.

Un moment, j’avais pensé flécher le trajet depuis la porte d’Orléans, mais j’ai renoncé. Je n’ai que huit chaises. Je comptais sur les autochtones. Le premier bar se trouve à deux heures de brousse, et sa terrasse donne sur une porcherie industrielle. C’est vrai qu’il propose de la bière plate et du chouchen artisanal qui titre plus que le sans-plomb 95. D’ailleurs le patron roule grâce aux fonds de verres. Surtout, il faut être introduit pour être accepté. Vous devez parler breton, chanter « La jument de Michaud » à l’envers, sculpter une paire de boutoucoats, dessiner le « Gwen ha du », sur le zinc, à main levée avec de la cendre de cigarettes et du guano frais et bien sûr danser une gavotte avec la femme du patron après avoir dépecé un sanglier. Ces deux dernières épreuves sont les plus redoutables. Une année, un Allemand téméraire a dansé avec l’animal. Il paraît que l’épouse du patron s’en est sortie de justesse.

Bref, ma caisse est vide.

Pourtant, j’ai fait tout ce qu’il fallait.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

5 commentaires sur “Pas de traces de Thraces en terrasse

  1. Je crois que cette défection de la clientèle est due au fait que tu as oublié de mettre un parasol… comme chacun sait le soleil breton peut être violent, ou liquide, ce qui revient au même… quoiqu’il en soit, j’ai bien ri !

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