La pente raide

Monsieur Christ appréciait plus que tout ses ascensions pédestres du jeudi. Il s’oxygénait, oubliait ses soucis de famille et son patron continuellement sur son dos. Il n’avait pas bien compris ce que lui demandait le gros homme une fois tous les deux jours. Il l’emmenait faire le tour de la cave et poser ses mains sur chaque tonneau de vin. Il trouvait ce rite étrange mais comme le patron n’était pas trop avare, il s’en accommodait. En tous cas, monsieur Nicolas prospérait, ce n’est rien de le dire. Il venait de décrocher un juteux contrat avec une entreprise d’organisation de mariages. Il était devenu le livreur exclusif de vin pour toutes les noces de Judée et de Galilée.

Un jour, en descendant du Mont Golgotha, monsieur Christ ressentit une vive douleur à la cheville gauche. Il ne s’en émut pas trop et parvint à rejoindre, claudiquant, son gourbis dans lequel il s’empressa de s’enivrer d’alcool de figues pour atténuer la douleur. Le lendemain, il allait mieux, mais le jeudi suivant, au Mont des Oliviers, la douleur revint, plus forte.

Trop pauvre pour souscrire une mutuelle, lorsqu’il était malade, il devait s’en remettre aux soins aléatoires des charlatans de la vieille ville. Etrangement, les remèdes de ces femmes et hommes sans science et sans éducation s’avéraient assez efficaces contre les douleurs abdominales, les céphalées, les calculs rénaux et les gueules de bois. Il barbota une petite amphore de vin clairet à monsieur Nicolas qui n’y verrait que du feu et s’en fut chez Hippocrate, le guérisseur. Ce dernier ne dessaoulait jamais, mais il était le moins cher de la place de Jérusalem.

Hippocrate examina la cheville de monsieur Christ, avala une lampée de vin, faisant claquer sa langue en connaisseur, et annonça :

— Ca c’est de l’arthrose ma bonne dame.

Monsieur Christ lui fit remarquer qu’il était un homme, mais le guérisseur haussa les épaules.

— De nos jours, avec les cheveux longs et les toges romaines, c’est impossible de faire la différence.

Monsieur Christ soupira. Il était habitué aux remarques rétrogrades des anciens.

— Et vous me conseillez quoi ?

— De cesser de marcher.

Le malade s’énerva et signifia au vieil homme qu’il ne voyait pas comment il pourrait arrêter de se déplacer sur ses deux jambes, et surtout il ne pouvait envisager de mettre fin à ses marches réparatrices.

— Ou alors, je peux amputer, juste au dessus du genou et tu demanderas à un charpentier de te fabriquer une jambe de bois. Mais ça va te couter cher. Et mon taux de réussite est assez bas en ce moment. Aucun survivant depuis trois ans.

Monsieur Christ, découragé, s’assit sur un tabouret bancal à trois pieds. Hippocrate qui voyait l’heure de la sieste arriver tenta de le rassurer.

— Sinon, comme t’es un petit malin, tu peux inventer un moyen de locomotion qui ménagera ta cheville.

Monsieur Christ se leva, une lueur d’espoir dans les yeux.

(à suivre)

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

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