Cambre-toi, homme !

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande.

En 1991, j’ai commis un acte que je regrette encore, trente ans plus tard. J’ai assisté à une corrida.

Une vraie corrida.

Remettons les choses dans leur contexte. J’ai vingt-cinq ans, je n’ai pas encore débuter ma brillante carrière au sein de l’éduc (oui, j’ai pris mon temps), je suis libre de mon temps et de mon corps. Le seul truc qui m’intéresse vraiment alors, c’est de faire le zouave avec mes copains. Chaque été, nous essayons de varier les plaisirs et les destinations, mais le but est toujours le même, s’amuser, boire plus que de raison et draguer les filles. Dans cet ordre. La jeunesse quoi. En juillet 1991, nous sommes invités par une connaissance à passer une dizaine de jours du côté de Mont-de-Marsan. Le garçon, originaire des Landes, nous vend une semaine de fête ininterrompue. La féria. En avant.

Je dois reconnaître qu’il fait bien les choses. Il nous prépare un programme aux petits oignons.

Tout d’abord, nous assistons à une course de vaches landaises. Et franchement, c’est un spectacle assez réjouissant. C’est comme à Intervilles, des types un peu cinglés courent après des vaches aux cornes imposantes sécurisées par de gros bouchons de liège pour récupérer un petit bout de chiffon placé derrière la tête de l’animal. C’est du cirque en fait. Les plus téméraires sautent par dessus les vaches en produisant des figures spectaculaires.

Le lendemain, c’est le grand jour. La corrida, la vraie. A dix-huit heures, nous prenons place dans les arènes, au soleil, c’est moins cher. Il fait un petit 75°, nous sommes serrés comme des sardines, les odeurs nous assaillent. Et le spectacle. Enfin, le spectacle… Est-ce le mot qui convient ? Je dois dire, par honnêteté, que je n’avais aucun a priori contre la corrida. Je ne connaissais pas personnellement de taureaux. Au bout de vingt minutes, mon opinion était forgée. Il s’agit d’une représentation cruelle et sanglante, symbole de la puissance de l’homme qui, s’il est en position d’infériorité, triche, ni plus ni moins. Si la corrida vous intéresse, mais que vous n’avez jamais assisté en « live » à cette navrance (j’invente le mot), il est utile de bien comprendre quelque chose. Quoi qu’on en dise, le taureau n’a aucune chance. Aucune. Si jamais il sort vainqueur du combat inégal auquel il est convoqué sans que son avis soit étudié par un aréopage de spécialistes, il est purement et simplement exécuté, à l’abri des regards, dans le toril. Comme un vulgaire bœuf, à l’abattoir. Il est tout simplement impossible, car trop onéreux, de réhabiliter une bête ayant déjà été toréée. Premier point. Deuxième point, bien plus lâche, tout est organisé pour que l’animal n’ait aucune chance. La défaite, voire la mort, d’un toréro est un accident, comparable à la mort d’un boxeur sur le ring, en aucun cas un composante envisagée du combat. Pourtant, l’homme n’a strictement aucune chance face à la demi-tonne de muscles et de fureur qui se précipite sur lui. C »est pourquoi, le taureau est « préparé » avant d’être lâché dans l’arène. Diverses techniques sont mises en pratiques comme l’injection de produits anesthésiants, mais la plus courante consiste à étourdir la bête en laissant tomber sur son encolure, d’une hauteur jugée suffisante, un sac de plâtre de cinquante kilos. Lors des premières minutes de la confrontation, le taureau est complètement déboussolé. Comme il est costaud, il reprend vite ses esprits. C’est à ce moment que les picadors entrent en scène. Leur travail consiste à sectionner les muscles situés dans le cou de l’animal, ainsi, celui-ci ne pourra plus relever la tête efficacement pour embrocher la « danseuse ridicule » qui l’agace avec son chiffon rouge (chiffon qui pourrait être vert ou mauve à pois jaunes, peu importe, les taureaux ne distinguent pas les couleurs, c’est le mouvement imprimé par la main du toréro qui les énerve ; par ailleurs la couleur rouge présente l’avantage de camoufler le sang qui pourrait indisposer certaines dames venues s’encanailler au spectacle de la mort). La fin de l’épreuve n’est rien d’autre qu’un massacre sans intérêt.

Quelques points supplémentaires.

Comme l’a si bien dit Coluche, les toréros sont habillés en poisson. Mais des poissons portant des ballerines et des chaussettes roses. Des chaussettes roses ! Non, mais je vous demande !

Chaque arène dans le monde est équipée d’une chapelle. Le toréro s’y recueille avant d’affronter un taureau, noir la plupart du temps. Noir, vous voyez où je veux en venir ? Quoiqu’il en soit, leur dieu semble apprécier le spectacle.

Un bon toréro gagne des sommes astronomiques.

La ferveur du public est vraiment étonnante. A sa décharge, il n’hésite pas à conspuer un toréro maladroit ou simplement sadique.

Dans le sud-ouest de la France, la société Panini édite des vignettes destinées aux enfants. Sur la cour de récréation, des petits gars s’échangent des images de taureaux célèbres…

Les gens du sud-ouest, si on excepte leurs goûts morbides, sont très sympas et s’y connaissent en matière de fiesta.

« Ma mère m’a donné la permission de minuit pour aller me bourrer la gueule à la pitchouli… »

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

16 commentaires sur “Cambre-toi, homme !

  1. Je ne voulais pas savoir…j’ai lu votre article… maintenant je sais, ce que je soupçonnais très fort déjà… je reste du côté des taureaux… en évitant leurs bourreaux… et leurs aficionados, malgré leurs talents comme Picasso ou d’autres… très bon week-end

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  2. Tu as oublié les banderilleros.
    Ceci dit les spectateurs viennent bien assister à la mort du torero ou, du moins au fait qu’elle est toujours possible.
    Si ce n’est pas le cas et que le toro est affaibli la corrida n’est plus qu’une mascarade.

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  3. « Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande », compte tenu des éléments distillés dans ce récit, j’en déduis que le p’tit Clodoweg a 55 berges ! ? Démasqué ! 😉

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    1. Plus que ça !
      Quand j’étais gamin mes grands-parents m’emmenaient à la corrida.
      Le spectacle m’ennuyait et pourtant j’ai vu toréer les plus grands : Luis Miguel Dominguin, El Cordobes, Ordognete et même Conchita Cintron.
      Mais dès que j’ai pu décider moi-même je n’y ai plus remis les pieds.

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  4. « mais la plus courante consiste à étourdir la bête en laissant tomber sur son encolure, d’une hauteur jugée suffisante, un sac de plâtre de cinquante kilos »
    Quelle horreur et quelle hypocrisie. J’étais à Arles un jour de corrida, à l’extérieur des arènes. Le camion du boucher attendait la fin du « spectacle » 😦

    Aimé par 1 personne

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