13°

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande.

Par une belle soirée bretonne, je grattais quelques grenailles pour accompagner ma bavette hebdomadaire (je précise à mes lecteurs végans que ma consommation de viande se réduit comme peau de chagrin, c’est bien trop cher). Alors que les petites pommes de terre rissolaient doucement dans de l’huile d’olive et de la fleur de sel, j’entendis des rires et des cris. J’habite au bord d’une plage, mais celle-ci n’est pas la plus fréquentée de la région vu que les rochers et les algues squattent le sable. Pire, les jeunes ne viennent jamais car il n’y a pas la moindre attraction à proximité.

Intrigué donc, je baissai le feu sous mon repas, ôtai mon tablier estampillé « le chef a toujours raison », revêtis mon slip de bains rouge, et me précipitai dehors. Je saisis ma bouée rouge et me mis à courir au ralenti sur le sable fin. Les jeunes gens avaient déjà de l’eau jusqu’aux genoux, et ils ne semblaient pas se rendre compte du danger qui les guettait. En quelques enjambées, je franchis la distance qui me séparait du liquide délétère. Certains commençaient à mouiller le haut de leurs cuisses. Je me mis à hurler pour couvrir le bruit du ressac, en vain. La jeunesse insouciante s’éclaboussait à qui mieux mieux tels de jeunes phoques prépubères dans un aqualand, sans tenir compte de mes injonctions. Je me mouillai la nuque avant de m’élancer dans l’onde périlleuse lorsque je me souvins que je ne sais pas nager.

(inutile de m’écrire pour critiquer mon usage des temps du passé, je n’ai jamais réussi à comprendre la différence entre usage de l’imparfait et usage du passé simple, pourtant j’ai enseigné cela pendant 25 ans ; en vous remerciant)

Alors que mon gros orteil gauche virait au mauve, je me surpris à marmonner les prières de mon enfance (gravées à jamais dans mon cerveau, comme quoi, les âneries ne quittent jamais les limbes de la mémoire, comme les plaques minéralogiques) afin de protéger les âmes perdues de ces enfants innocents. C’est à ce moment que se produisit consécutivement plusieurs événements très étranges. Une jeune femme s’allongea sur l’eau et se mit à avancer en projetant ses bras devant elle dans une gerbe d’écume, bravant les vagues et le flux. Un garçon, à peine plus âgé, disparut sous l’eau, avant d’émerger quelques mètres plus loin, ses boucles brunes dégoulinant d’eau salée. Un couple se hissa sur une roche ronde affleurant et, dans un ballet délicat, ils s’élancèrent dans le liquide gelé sans se soucier du fait qu’ils vivaient leurs derniers instants.

Contre toute attente, les cinq jeunes gens sortirent de l’eau sains et saufs. Passant près de moi, une jeune femme à la peau hérissée de chair de poule, haussant un sourcil, me lança cette phrase incongrue.

— Elle est bonne, vous devriez y aller.

Cette affirmation me pétrifia. Je mis un moment à comprendre qu’elle parlait de la mer. L’immensité face à moi était « bonne ». Comment cela était-il possible ? « Bonne » ? La mer n’est pas « bonne ». Elle tue les marins, elle accueille les requins et, parfois, elle déborde come une vulgaire baignoire, et inonde des contrées pauvres, déjà accablées par le sort.

Le dos voûté, la bouée en berne, je regardais la jeunesse qui se frictionnait, mutuellement, le dos, plaisantant et riant. Un peu à l’écart, je n’avais pas remarqué une demoiselle assise seule sur un rocher. Quand les jeunes s’éclipsèrent, elle les rejoignit et prit la main de l’un d’entre eux. J’eut envie de lui crier qu’elle devrait apprendre à nager pour ne pas rester seule sur un rocher lorsque ses amis s’éclatent dans les flots. Je me retins. Peut-être était-elle juste un peu frileuse.

Vous pensez, 13°.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

6 commentaires sur “13°

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