La teuf au daron

Voilà quarante ans que je ne lui ai pas souhaité sa fête à mon père. Le fait qu’il soit mort le 14 juin 1981 y est sans doute pour quelque chose.

Avant, je lui ai offert les saloperies habituelles. Cendrier en coquille Saint-Jacques, vide-poches en pots de yaourt… Et en 79 ou 80, avec mes petits sous longtemps économisés, je lui avais acheté une statuette en bois, made in China, représentant un vieux loup de mer en ciré jaune. Je l’aimais bien mon cadeau. Il l’a à peine regardé, démontrant ainsi sa désapprobation quant au gâchis de mon argent de poche.

Mon père était un taiseux, la plupart du temps. Et tout le temps avec les jeunes. Il ne voyait pas l’intérêt de perdre son temps avec des êtres humains incapables d’aligner trois pensées cohérentes. Donc, l’âge quinze ans était, pour lui, une limite raisonnable pour entamer un conversation avec un de ses semblables. Mon géniteur préférait occuper son temps libre à classer sa collection de pièces romaines, à compulser ses catalogues d’armes à feu, et, lorsqu’il était seul, à écouter son chanteur à moustache.

Mon père et son frère aîné dirigeaient une petite fabrique de limonade et un dépôt de boissons. Une entreprise presque centenaire qui ne sut pas se renouveler suffisamment, qui périclita et fit faillite en 1979. Le cœur de mon père ne supporta pas.

Vous l’avez compris, mes rapports avec mon père n’étaient pas mauvais, ils étaient inexistants.

Voilà pourquoi, j’ai décidé qu’il en serait tout autre avec mon fils. Enfin, le fils de mon ex-femme. Il est tellement laid que je doute fort de l’avoir engendré. Avant de me quitter, elle fricotait déjà avec la moitié du nord Finistère. Comme elle est partie en abandonnant son gosse, il a bien fallu que je m’en occupe, même si dans un premier temps, j’avais foutu Ignace à la porte en lui disant d’aller gagner sa croute sur les docks. Mais il paraît que cinq ans, c’est un peu jeune pour porter des charges de trente kilos. Vu ma grande générosité et les allocations familiales, j’ai décidé de le garder.

Comme je ne veux pas renouveler les erreurs de mon père, je parle à Ignace. Beaucoup. Surtout la nuit. J’ai remarqué qu’il était plus réceptif la nuit. Je me glisse dans sa chambre vers trois heures du matin, j’ouvre la fenêtre pour ne pas l’intoxiquer avec la fumée de mes clopes, et je lui explique la vie. Il m’écoute attentivement, souvent en fermant les yeux. Lorsque je le quitte, vers quatre heures trente, il est l’heure pour lui de se lever, sinon, il n’aura pas le temps d’effectuer ses tâches, avant d’aller à l’école. A pied. C’est un costaud mon petit bonhomme, il couvre les quinze bornes en moins de trois heures.

Le jour de la fête des pères, il est tellement excité qu’il ne dort pas du tout la nuit précédente. Il en profite pour nettoyer la maison du sol au plafond, de la cave au grenier. Même les carreaux. Pourtant je redoute qu’il abime l’échelle de vingt mètres que je lui ai offert pour son anniversaire. Et j’ai un peu peur qu’il détériore la gouttière en glissant du toit lorsqu’il ramone la cheminée. Surtout, il me fait, à chaque fois, un beau cadeau. Celui de l’an dernier, c’était un ordinateur portable tout neuf. Il marche du tonnerre même si l’autocollant « Collège Patrick Topaloff », sur l’écran, me gêne un peu. Cette année, je lui ai commandé l’imprimante.

Au fond, je ne regrette pas de l’avoir récupéré à la DDASS, c’est un brave gamin, Ignace. Actuellement, 0H37, il est en train d’écorcher Pan-Pan, son lapin favori, pour faire un coq au vin demain. Ben oui, il n’avait pas de coq dans sa chambre.

Pour le remercier, demain je l’emmènerai au golf. Il adore porter mon sac.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

P.S. : Je recherche le pseudo de la blogueuse qui a posté des sms rigolos de son fils (désolé de vous avoir oubliée)

2 commentaires sur “La teuf au daron

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