Des petits bonheurs

(petits souvenirs d’une autre vie)

Quatre-vingt-quinze pour cent du métier de prof n’est qu’un éternel recommencement. J’avoue que je n’étais pas un adepte des évolutions modernes qui avaient au moins l’avantage de rompre une partie de la monotonie. Heureusement, mes journées étaient émaillées de petits bonheurs simples qui me réconciliaient avec la profession.

Un jour, en salle des profs, je discutais avec une de ces profs d’un certain âge, proche de la retraite. Pour être plus exact, elle me resservait pour la énième fois son discours sur les gamins de plus en plus difficiles et tout le saint-frusquin. Alors que mon cerveau s’était mis en position automatique de « je suis bien élevé alors je fais semblant d’écouter en hochant la tête de temps en temps », une question me ramena parmi les vivants. « – Quand estimes-tu que tu as réussi un bon cours ? ». Oups… Qu’est-ce qu’elle me veut l’ancêtre ? Elle est l’espionne des hautes instances ou bien ? Malgré mes soupçons, ma réponse a fusé : « – Quand je me suis amusé… ». Silence. Long silence. Rare chez cette femme. Je me rendis compte qu’elle me fixait les pupilles dilatées de terreur. « – Ça va ? » je lui demande. Elle semble reprendre ses esprits mais me regarde toujours comme si je pleurais des larmes de sang. À la fois horrifiée et admirative. Furtivement sa main caresse son crucifix dissimulé sous son corsage. Ses lèvres remuent à peine dans un souffle. Je crois distinguer un Vade retro Satanas. Elle finit par lâcher : « – Je ne me suis jamais amusée en trente-cinq ans… ». Elle ne m’a plus jamais adressé la parole. Le pied !

Je ne concevais pas mon métier sans l’amusement. Oh, pas à tous les cours, malheureusement, mais le plus souvent possible. Comprenons-nous bien. S’il arrivait que mes cours déclenchassent l’hilarité des enfants (notamment quand j’utilisais l’imparfait du subjonctif), c’était toujours de mon fait. Presque toujours. En effet, il pouvait arriver que quelques élèves maîtrisent déjà l’humour, mais force est de reconnaître qu’ils étaient plutôt rares. Ou alors l’humour involontaire.

Mon exemple favori. Pour illustrer un cours sur les propositions circonstancielles, en quatrième, j’avais choisi un passage de « Le Rouge et le noir ». Très vite, j’observai des paupières lourdes et des bâillements contenus. Double erreur digne d’un débutant. Tout d’abord, le choix du texte. Stendhal en quatrième, tu oublies, quoiqu’en disent ces abrutis d’inspecteurs(trices). Ensuite, j’avais omis de prévoir une solution de repli. Il me restait une demi-heure de cours, à ramer pour essayer d’intéresser des ados à la proposition finale (de but bande d’ignares). Ce n’était pas la première fois que je m’apprêtais à torturer des gosses, mais ceux-là, je les aimais bien. J’annonçais que nous allions changer de texte et de support. Une version plus moderne s’imposait. Ce sera Youtube. En rouge et noir, Jeanne Mas, années quatre-vingt. Dès les premières notes, un miracle se produit. Des têtes se relèvent. Des petits poings serrés frottent des yeux chassieux. Des regards éclaircis se cherchent les uns les autres. Quelques bustes commencent à se tortiller, rivés à leur chaise inconfortable. Quelques doigts vrillent quelques tempes pour signifier que le professeur a vraisemblablement perdu la boule. Petit à petit, des sourires ornent les visages et, ne me demandez pas pourquoi, un fou rire franc et libérateur anime la plupart des gorges présentes dans la salle. Jean-Kevin râle parce que la musique l’empêche de dormir. Pour information, il n’y a aucune proposition subordonnée circonstancielle de but dans cette chanson.

Plus rares que l’humour, il y a l’émotion. Une salle de classe n’est, a priori, pas le lieu où les émotions s’expriment le plus. J’y ai pourtant vécu deux moments gravés à jamais dans ma mémoire.

Le premier remonte à ma troisième année d’enseignement. L’époque des grandes soirées Sidaction à la télévision. Au lendemain d’une de ces soirées, je prenais l’initiative d’ouvrir un débat dans une classe de BEP deuxième année. Donc des jeunes entre dix-huit et vingt-deux ans. Le sida était encore un sujet tabou. Je n’avais pas prévenu ma hiérarchie. Aucun médecin n’était présent dans la salle. Je courais un risque réel. Une fois la glace rompue et les rires nerveux écartés, les jeunes me bombardèrent de questions. Je précisais que je n’avais aucune légitimité médicale et tâchais de répondre au mieux à leurs interrogations soucieuses. Je terminais le cours en racontant que, tout récemment, je m’étais soumis à un test rapide et anonyme de dépistage du VIH. C’était au mois de novembre, je crois. Au mois de juin, à la fin du dernier cours de l’année, alors que les jeunes me souhaitaient bonnes vacances en riant, je remarquais une demoiselle qui mettait un temps fou à ramasser ses affaires. Je la remarquais d’autant plus qu’elle était plutôt du genre Speedy Gonzalès à la fin des cours et peu encline aux épanchements auprès des professeurs. Une fois son dernier camarade sorti, elle passa devant le bureau, me regarda dans les yeux. Les siens étaient humides. Elle me dit juste : merci. Je laisserai ici une place au mystère. Mais croyez-moi ou non, je sus instantanément pourquoi elle m’avait remercié.

Le second cas m’est encore plus cher. Il s’est déroulé dans une classe de troisième très sympathique. Détestant le théâââââtre et peu versé dans la poésie, j’avais choisi de confondre les deux pour m’en débarrasser. Je décidais donc de demander aux gamins d’apprendre le texte d’une chanson et de créer une petite situation pour la mettre en scène devant leurs camarades. Et hop, ni vu ni connu j’t’embrouille. Je dois dire que ce subterfuge connut un certain succès. J’avais pourtant circonscrit une liste de chanteurs peu présents dans les play-lists des enfants (Brel, Barbara, Reggiani, Laforêt, Leforestier, Bécaud, Moustaki, Renaud, Goldman, Lemay, Allwright, Perret, Lama… mais pas Brassens, interdiction ! J’ai un mot du médecin). C’était un moyen malin (oui, quelques fleurs ne font jamais de mal…) de faire découvrir aux élèves des artistes qu’en temps normal, ils n’écouteraient pas avant leur quarante ans. Ils défilèrent tous, tour à tour, récitant un texte et le mettant en scène avec plus ou moins de bonheur. Ce fut un moment assez surréaliste je dois dire. Un vrai délice. Quand toute la classe se fut donnée en spectacle sur l’estrade, et que, la mort dans l’âme, je m’apprêtais à leur annoncer que nous allions reprendre le cours normal de notre vie, une jeune fille me demanda si elle pouvait se présenter une seconde fois. Craignant que son initiative donne des idées aux autres, j’hésitais. Je devais tout de même préparer un certain DNB. Ses camarades lui apportèrent leur soutien, et je cédai. Bien m’en prit.

La demoiselle me demanda un temps de préparation que je lui octroyai. Elle ferma les stores, créant une pénombre inhabituelle dans une salle de classe et installa sur une table, une bouteille, un verre et une bougie qu’elle alluma. L’atmosphère de la pièce s’en ressentit. Comme si les murs se rapprochaient pour créer une bulle hors du temps. La jeune fille commença à réciter Je suis malade. Plus exactement, elle déclama le texte dans un souffle, comme un monologue proche d’une mélopée hypnotique. Personne ne ricana. Les enfants semblaient retenir leur respiration. En quelques secondes, un silence impressionnant accompagna son exercice de style. C’était magique. Irréel. Extrêmement émouvant. Je sentais autour de moi des gorges nouées, des yeux humides. Moi-même j’étais au bord des larmes.

La fin de l’histoire est soit regrettable soit bienheureuse. La jeune fille éclata de rire et rompit le charme qu’elle avait instauré. Peut-être un mal pour un bien. Je n’ai pas eu à m’essuyer les yeux devant une bande de collégiens avides des faiblesses de leurs professeurs.

Pêle-mêle, je me souviens :

– d’une jeune fille très travailleuse et douée à la fois qui vint me voir à la fin d’un cours pour me dire, rouge pivoine et ulcérée : « Vous vous rendez compte, il (le cancre de la classe qui ne cherchait pas à progresser mais à séduire la gente féminine), il m’a demandé si je voulais sortir avec lui. À moi ! ». Fou rire.

– d’un garçon observateur qui avait remarqué qu’il m’arrivait, plus souvent qu’à mon tour, d’accompagner la jeune prof de latin quand il s’agissait de rejoindre nos groupes sur la cour. En plein milieu d’une séance, il leva la main pour intervenir. Je lui donnai la parole : « – Elle est jolie la nouvelle prof de latin, hein monsieur ! ». Un pari sûrement. Pour éviter un chahut fort compréhensible, je lui répondis en évitant de piquer un fard : « – Absolument. Je constate que monsieur a du goût ». Rire général et bon enfant.

– d’une élève particulièrement sympathique à qui j’avais confié les rênes du cours pendant quelques minutes pour rompre la monotonie de mon propre monologue. Je m’installai à sa place au fond de la classe. Comme je demandais une feuille à ma voisine pour m’appliquer à suivre la leçon, la demoiselle me sauta sur le râble, et ni une ni deux, m’exclut de mon propre cours. Penaud, je sortais et fus pris d’un fou rire, assis par terre, dans le couloir, sous l’œil mi-étonné, mi-effrayé, d’un gamin réellement fichu à la porte par un collègue. Comme je riais un peu fort, et que la toute nouvelle prof passait sa tête par l’entrebâillement de la porte pour m’engueuler, ma vraie collègue d’en face pointa le bout de son nez, ouvrit des yeux ronds, les leva au ciel et referma son huis. Fou rire à deux.

– d’une élève, rebelle mais au fond gentille comme tout, à qui je faisais remarquer que son maquillage outrancier l’enlaidissait et que, sans tout cette peinture et ce crayonnage, elle aurait un succès fou auprès des garçons. Sans se démonter, elle me répondit : « – C’est déjà le cas ». Rire complice. Très rare.

– d’un Pierre Richard ; un petit gars de troisième qui accumule les gaffes lors d’un séjour à Barcelone. Pendant la visite du port, nous devons essuyer une très forte averse. Le sol est détrempé et chacun fait en sorte d’éviter les flaques. Nous longeons une voie mal carrossée qui accueille de très nombreux nids-de-poules remplis d’eau. L’arrivée d’une voiture nous fait tous reculer, mus par un réflexe de survie. Notre Pierre Richard tourne le dos à la rue en demandant pourquoi nous opérons ce recul. Il passe tout le reste de la journée trempé comme une soupe. Une autre fois, alors que nous faisons une « pause goûter », le garçon, sans doute habitué à s’appuyer sur sa maman, me tend sa brique de jus de fruit à moitié vide. Il n’aime pas cela. Je lui fais comprendre que je ne suis pas sa bonniche et lui indique une poubelle à proximité. À la fois surpris et agacé, il a un réflexe malheureux. Il serre la petite brique et un long jet de jus de raisin s’en échappe, maculant son pull blanc tout neuf. Pendant toute la suite du séjour, il arbore une longue trace rouge sur son beau chandail blanc offert par maman exprès pour le voyage. Allez, une petite dernière. Nous faisons halte dans une station- service. En comptant les gamins, je m’aperçois qu’il nous manque le petit phénomène. Je le trouve en larmes dans la boutique. Il m’explique qu’il ne trouve pas de cadeau-souvenir pour sa petite sœur. Nous n’avons pas encore quitté la France… Rires un brin cruels.

– d’un gamin dédaigneux qui dormait littéralement au fond de la classe. Dans un souci d’équité, je l’avais installé au premier rang, juste devant le bureau, pour lui servir de réveil. Un jour qu’il roupillait profondément, le menton dans la main, je laissais tomber un livre juste sous son nez. Un clac sonore retentit et le morveux se réveilla en sursaut. Sa réaction nous surprit tous, il entama une crise de panique, puis il grogna copieusement. Je l’envoyais à l’administration muni du petit mot suivant : « X n’est pas à proprement parlé exclu du cours. Mais, vus ses endormissements à répétition, la classe de quatrième truc et moi-même nous inquiétons pour sa santé. Veuillez prendre les mesures qui s’imposent. Gros bisous. Signé : Nous Tous ». Comme j’avais lu le mot à la classe, un grand rire libérateur se déclencha. J’appris plus tard que le garçon n’était pas très apprécié de ses camarades. Et c’est un euphémisme.

– d’une séance de cinéma avec des quatrièmes assez ingérables et au niveau scolaire très faible. Le film proposé était La Vie est belle de Roberto Benigni. Pour une fois, j’étais d’accord avec la programmation de l’organisme, « Collège au cinéma » ou un équivalent, qui n’était pas allé débusquer un film ouzbek muet, en noir et blanc. Le début du film fut un enfer. Quand les gamins découvrirent qu’il s’agissait d’une séance sous-titrée, ils entamèrent un chahut insupportable accompagné d’une saloperie de mode de l’époque : les stylos lasers. Je perdis tout contrôle.

Moi : « – Putain de bordel de merde ! Vous allez fermer vos grandes gueules et ranger vos saloperies de lasers ! Si j’en chope un, je le range dans un endroit de son anatomie non prévu à cet effet ! »

Je fais amende honorable. Je n’aurais pas dû. Toutefois, le résultat de mon excès fut impressionnant. La suite de la séance se déroula dans un silence de cathédrale. Même les gamins d’un autre collège se tinrent à carreau. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

En sortant de la salle de cinéma, je constatai que le caïd de la classe avait les yeux rouges.

Moi : – Émouvant ce film, n’est-ce pas ?

Lui : – Hein ? Quoi ? Ah, mes yeux ? Non, ça c’est le soleil monsieur…

Une élève : – C’est même pas vrai. Ce grand con chialait comme un veau à la fin…

Rire contenu.

Je vous dois un aveu. Mes deux plus beaux fous rires professionnels, je les dois à deux collègues. Deux femmes étourdies. La première se pointa un jour au lycée avec deux chaussures différentes, dans la forme et dans la couleur. Dix ans après, le seul fait d’y penser me fait encore sourire. La deuxième commit une bévue assez incroyable durant un séjour à Londres. Nous étions quatre collègues hébergés chez un vieux couple des plus sympathiques. Le mari, d’origine pakistanaise, parlait un Anglais merveilleux. Merveilleux car je le comprenais sans difficulté. Un matin, la collègue se rendit à la salle de bains pour des ablutions classiques, mais elle se fourvoya sur le chemin du retour et pénétra dans la chambre de nos hôtes, drapée dans son peignoir. Elle nous raconta l’anecdote bien plus tard, précisant que la maîtresse des lieux s’affairait déjà autour de ses fourneaux. Le monsieur crut un instant à sa bonne fortune. La collègue nous jura qu’elle se rendit compte de sa méprise avant d’avoir eu le temps d’ôter sa sortie de bain. Papa n’avait pas pu se rincer l’œil.

Parmi les petits bonheurs classiques, les profs sont parfois confrontés aux cadeaux de Noël, de Pâques ou de fin d’année. Les enfants réunissent une petite somme pour acheter un cadeau aux profs qu’ils apprécient. C’est une tradition beaucoup plus courante en primaire mais qui perdure parfois au collège et exceptionnellement au lycée. Je n’étais pas un prof à cadeaux. Plus exactement, je n’étais pas un prof à cadeaux collectifs. Je n’en ai reçu que deux dans toute ma carrière. Le premier me fut remis par une classe de première F3 (STI aujourd’hui je crois). Trente garçons de seize à dix-huit ans assez peu intéressés par les cours de Français pour lesquels je m’étais décarcassé afin de ne pas trop perdre leur attention. Je les aimais beaucoup car, cette année-là, j’enseignais sur deux établissements, un lycée professionnel donc, et un lycée new-age à la con que je détestais. Ils me remirent la médaille du meilleur professeur du monde. Des jeunes fort lucides donc. Blague à part, c’est la stricte vérité. Je possède toujours l’objet. Une autre fois, je dus m’absenter en cours d’année scolaire pour soigner un petit cancer. Un collègue prit sur lui de jouer le rôle de facteur entre mes élèves et moi. Je reçus régulièrement des livres et des cartes signés par l’ensemble d’une classe de cinquième. L’un des mots me permit à coup sûr de guérir plus vite. Un garçon m’écrivit ceci : – « Revenez vite monsieur, je m’ennuie trop avec votre remplaçant. Déjà qu’avec vous c’était limite… »

(non, mais sérieusement)

Gifnem29

2 commentaires sur “Des petits bonheurs

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