Momo

C’est l’anniversaire de Mohamed. Il a treize ans. Toute sa famille est réunie autour de lui dans le petit appartement qu’il occupe avec sa mère et ses trois petites sœurs. Il aurait bien voulu inviter quelques copains, mais sa mère est contre. Elle refuse de voir une horde d’ados bruyants débarquer dans son logement au risque de salir ses tapis et de briser ses figurines de porcelaine. De toute façon, Mohamed n’a pas de copains. Il n’arrive pas à se lier d’amitié avec des garçons qui ne pensent qu’à jouer au football et à courir après les filles pour les embrasser. Il ne peut pas jouer au foot et aucune fille ne voudra l’embrasser. Pour la même raison. Il est gros. Très gros. D’ailleurs, les garçons de sa classe l’appellent « la couscoussière » ou « gros lard », ça dépend des jours. Ils se moquent aussi de lui car il rentre tous les midis déjeuner à la maison. Ils disent qu’il rentre pour manger du couscous, tous les jours.

Sa maman est très forte aussi, et d’après le peu dont il se souvient de son père, son ventre était très nettement au-dessus des normes actuelles. Ce qui désole Mohamed, c’est que Aïcha poursuit la mauvaise tradition familiale, Linda aussi, mais moins. Seule la petite Aziza semble échapper à la malédiction.

Sa mère a passé toute la matinée aux fourneaux. C’est la tradition. Lorsque l’on fête quelque chose, il faut pouvoir nourrir tout le quartier. Mohamed ne veut pas faire de peine à sa maman. Il mangera un peu de tout. Pourtant, il n’a pas beaucoup d’appétit. Il a hâte que la fête se termine pour pouvoir rejoindre sa chambre et le roman passionnant qu’il a commencé la veille. L’histoire d’un homme qui tue un Arabe, sans raison, du temps où l’Algérie, le pays des grands-parents de Mohamed, était une province française.

Ce soir, Mohamed n’arrive pas à se concentrer sur son livre. Depuis quelques jours, il cherche une solution pour parler à ses camarades. Il a une chose très importante à leur dire. Soudain une idée jaillit. Il lui faudra du courage, beaucoup, mais il doit y parvenir.

Le lundi à huit heures et demie, le professeur principal de 5èC, la classe de Mohamed, organise un quart d’heure de discussion. Durant ce laps de temps, tout le monde a le droit de venir sur l’estrade et de prendre la parole. Mohamed n’a jamais osé. Aujourd’hui, il le fera.

« – Voilà… Bonjour à tous… Je m’appelle Mohamed, mais ça vous le savez, en principe. Si j’ai demandé à prendre la parole, c’est pour tenter de vous expliquer quelque chose… Je suis assez grand pour mon âge, 1M74, mais surtout, je suis très gros. Beaucoup trop gros. 118 kilos… La plupart d’entre vous pense que si je suis si gros c’est parce que je mange du couscous matin midi et soir. Ce n’est pas du tout le cas. Quitte à vous surprendre, je mange plutôt peu. J’ai même quelques carences sur certaines vitamines. Je souffre d’une maladie que tout le monde connait sans, souvent, savoir que c’est une maladie. L’obésité. Le problème de cette maladie est double. Tout d’abord, la nourriture absorbée ne remplit pas correctement son rôle, d’où l’accumulation de graisse. Mais si je suis sérieux et si je prends un traitement à la fin de ma croissance, les choses pourront s’arranger. Le problème, c’est qu’en attendant, mon corps souffre de dommages collatéraux. Les articulations de mes genoux sont en très mauvais état. Je fais de l’asthme. Mes analyses sanguines sont équivalentes à celles d’un vieux bonhomme alcoolique… J’ai fini… Vous pouvez continuer à m’insulter, mais au moins, vous saurez pourquoi. »

Mohamed est retourné à sa place. Il n’a pas pu retenir ses larmes, mais il ne sait pas depuis quand. Il se rend compte qu’un silence inhabituel règne dans la classe. Ses camarades paraissent tous très intrigués par le contenu de leur trousse. Même le prof est mal à l’aise. Tout à coup, Jean-Kevin, l’un de ceux qui ennuient le plus Mohamed, se lève et commence à applaudir. Mohamed pense qu’il de moque de lui. Puis un deuxième garçon se lève et applaudit. Puis un troisième. Puis cette chipie de Cindy. Puis toute la classe et même le prof. Mohamed regarde autour de lui. Beaucoup de sourires émus. Beaucoup de larmes écrasées d’un revers de manche. Les applaudissements dureront dix minutes.

L’après-midi, en EPS, Mohamed jouera dans les buts, au football. Il encaissera quatorze buts dont un de la part de Cindy qui n’a même pas sa tenue de sport. Il n’a jamais été aussi heureux.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

6 commentaires sur “Momo

  1. Il est parfois de textes d’où suinte l’humanité, textes par lesquels celui qui rédige s’élève, au dessus de la mêlée, pour atteindre avec ses mots le cœur, et par le cœur, un instant d’éternité. Belle journée.

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