Interprétation

— « Papa ?

— Je travaille Ignace.

— Ben non, tu regardes un match de foot.

— Qu’est-ce que t’y connais toi, à cinq ans ? Regarder le football, certains sont payés pour ça.

— Tu es payé toi Papa ?

— Bon, c’est la mi-temps, qu’est-ce que tu veux ?

— La maîtresse nous a demandé de lire un texte de Jacques Prévert, puis de donner notre avis en quelques lignes. Tu veux bien me dire ce que tu en penses ?

— Prévert ? Il joue dans quelle équipe ?

— C’est un écrivain poète, Papa…

— Et alors ? Larios, c’était pas un poète peut-être ? Et Gentile, le poète des tacles à la carotide ? Quoi ? Oh, on peut plus rigoler ou bien ? Allez montre-moi ton truc-là. Tu sais que j’étais plutôt doué en français quand j’avais ton âge ?

— Mais Papa, tu m’as dit que tu avais eu 3/20 à l’écrit du Bac…

— Mais ça n’a rien à voir fils d’andouille ! Allez montre-moi ta feuille avant que le match reprend.

— Reprenne…

— Quoi ?

— Rien rien. Tiens voilà le texte.

( Déjeuner du matin

Il a mis le café
Dans la tasse
Il a mis le lait
Dans la tasse de café
Il a mis le sucre
Dans le café au lait
Avec la petite cuiller
Il a tourné
Il a bu le café au lait
Et il a reposé la tasse
Sans me parler

Il a allumé
Une cigarette
Il a fait des ronds
Avec la fumée
Il a mis les cendres
Dans le cendrier
Sans me parler
Sans me regarder

Il s’est levé
Il a mis
Son chapeau sur sa tête
Il a mis son manteau de pluie
Parce qu’il pleuvait
Et il est parti
Sous la pluie
Sans une parole
Sans me regarder

Et moi j’ai pris
Ma tête dans ma main
Et j’ai pleuré)

— Ben, il s’est pas foulé ton Prévert !

— Pourquoi tu dis ça ?

— Parce que c’est limpide tiens !

— Dis-moi.

— T’es vraiment pas futé toi. Bon, écoute bien. C’est l’histoire d’un couple qui ne se parle plus.

— Et ?

— Et c’est tout. Qu’est-ce que tu veux de plus ?

— J’imaginais autre chose…

— Vas-y gros malin, je t’écoute môsieur je sais tout !

— Eh bien, j’ai l’impression qu’il s’agit d’un couple en effet, mais l’homme est mort…

— Quoi ! T’es à moitié cintré mon pauvre garçon ! Et où tu vois ça s’il te plaît ?

— Chacune des trois strophes nous donne un indice. Ce qui est un peu déstabilisant, c’est que Prévert commence par le moins évident. La première strophe traduit la répétition des gestes du quotidien, ces gestes accomplis mécaniquement notamment le matin. En réalité, la femme revit tous les matins ce qu’elle a vécu auprès de son mari pendant de nombreuses années. Mais elle est seule dans la pièce, c’est pourquoi personne ne lui parle. La deuxième strophe est la plus claire. L’homme est mort d’un cancer du poumon et il a été incinéré. Enfin, la troisième strophe est la plus symbolique. Prévert utilise l’image de l’eau, symbole universel de la vie, mais symbole de la mort dans la littérature médiévale. Voilà.

— …

— Tu en penses quoi ?

— Je pense que c’est n’importe quoi !

— Et pour une fois, je suis d’accord avec toi. Et pas d’accord, en même temps.

— Dis donc gamin, tu te moquerais pas de ton vieux père par hasard ?

— Pas du tout Papa, je connais trop la sanction. Ce que je veux dire, c’est que chaque lecteur peut voir ce qu’il veut dans un poème. Ta version est aussi bonne que la mienne.

— Meilleure.

— Oui, tu as raison, meilleure.

— T’es un bon garçon. Tu peux aller te coucher, tu répareras la toiture demain matin, avant d’aller à l’école. »

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

4 commentaires sur “Interprétation

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