Auprès de mon arbre

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande.

Voici quelques mois, je vous contais le décès de mon ami Jean-Michel, un chêne. L’autre nuit, la Bretagne a essuyé un coup de tabac. Et Jean-Yves a chu. Le talus est à nouveau en deuil.

Jean-Yves était un chêne, également. Dans la force de l’âge, à peine soixante-dix ans, il s’était installé sur le talus dès sa naissance. Son enfance fut un peu difficile car il connut un rachitisme de la racine. A cinq ans, il ne mesurait que cent quarante centimètres et ses feuilles peinaient à se développer. Le diagnostic du jardinier tomba. Humus de mauvaise qualité. Hygrométrie disproportionnée. Faune sous-terrestre insuffisante. Toutefois, Jean-Yves s’accrocha à son talus. Peu à peu sa croissance rejoignit les normes. A son adolescence, il subit le rite de passage obligatoire. Le premier tronçonnement. C’est toujours un moment délicat pour un jeune arbre. Jean-Yves s’y était préparé, tout se passa à merveille, sans souffrance. Les branches élaguées furent remisées avec soin pour alimenter la cheminée.

Puis ce furent les premières amours. Les premiers glands. Quel émerveillement pour Jean-Yves de voir son corps se transformer et produire des fruits ! Des fruits qui tombent et qui prennent eux-mêmes leur envol dans la terre de leur père. Hélas, l’espace manque, il faut faire de la place pour les massifs de fleurs, le persil et la marijuana. Les mini-chênes sont sacrifiés sur l’autel de l’art jardinatoire. Jean-Yves aura du mal à accepter de voir sa progéniture disparaître. Dès lors ses glands seront atrophiés. Lorsqu’ils s’échouent au pied du tronc noueux, ils ne sont destinés qu’à enrichir le terreau.

Jean-Yves se concentre sur lui-même. Il décide que ses branches ne pousseront plus que vers le haut. Son tronc nu défie les lois de la gravité au fur et à mesure que l’érosion use le talus. Mais il est tenace, Jean-Yves. Même le lierre hésite à le tourmenter.

Les années passent. Jean-Yves se fait oublier. Les voisins exigent bien qu’il maîtrise son expansion latérale mais peu lui chaut. Qu’ils coupent. Tout son être est dirigé vers la nue. Il finit par dépasser tous ses copains en hauteur. Il rêve de canopée tropicale. Il voyage sans quitter les latitudes bretonnes.

Il aura fallu qu’Eole s’en mêle. Un coup de vent comme il s’en commet trois ou quatre chaque année. Des éternuements qui amusaient Jean-Yves. Cette fois, sans doute, le chêne était-il un peu las. Il a craqué, littéralement.

Je me suis demandé s’il serait judicieux de tourner quelques planches dans le bois de Jean-Yves afin de lui confectionner un catafalque. Finalement non. Il aurait voulu être débité en bûches et réchauffer mes vieux os dans l’âtre. Promis camarade.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

14 commentaires sur “Auprès de mon arbre

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