Missives

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, j’écris à l’administration.

Voilà quelques années, dans ma vie précédente, ma hiérarchie me fit une proposition assez surprenante. J’étais un prof lambda, certifié de justesse, et sinon heureux, plutôt satisfait du traitement que me versait l’état chaque mois. Au bout de vingt-quatre ans de pas trop mauvais et assez loyaux services, l’une des obscures instances décida que le temps était venu de me féliciter comme le bon chienchien à sa mémère. Un susucre donc. Je me saisis de ma plus belle plume et me fendais du texte suivant (que j’ai réellement envoyé).

 « Chère Madame, cher Monsieur,

J’apprécie énormément que vous me proposiez d’être promu au grade d’agrégé. Ma mère est enchantée d’apprendre que son bon à rien de fils est honoré par ses pairs. Cependant, un petit élément me chiffonne. En accédant à cette agrégation virtuelle, mon quota hebdomadaire passera de dix-huit à quinze heures de cours, avec, conjointement, une substantielle augmentation de ma rémunération. Qui dois-je tuer pour mériter cette distinction ?

Plus sérieusement, c’est avec un grand regret que je me vois dans l’obligation de renoncer à accepter votre généreuse proposition. Des scrupules, ou quelque chose d’approchant. Dans le contexte de crise que traverse le marché de l’emploi dans notre pays, je me vois mal travailler moins et gagner plus. À la limite, je veux bien travailler autant et gagner plus, ou travailler moins et gagner autant, mais il ne me semble pas que ces propositions rentrent dans vos petites cases bien proprettes.

Je ne me permettrais pas de vous donner des conseils, mais pourquoi ne profiteriez-vous pas de votre manne financière pour embaucher des auxiliaires de vie scolaire en plus grand nombre ou pour rémunérer plus décemment les instituteurs débutants ? J’écris cela, je n’écris rien.

En vous remerciant

Gros bisous »

Je ne vous cache pas que j’ai un peu hésité avant d’appuyer sur « envoi ». Comme tout le monde, je sais quoi faire de l’argent que je perçois. Et si je gagne au loto, je ne perdrai pas la tête. Avec cette promotion, j’aurais pu changer de voiture, ou m’offrir un voyage, ou louer plus grand. Bref, la belle vie. Mais mon automobile fonctionne parfaitement, je déteste voyager et j’habite seul.

Depuis quelques jours, je me trouve dans une situation assez délicate. En effet, les services de Pôle Emploi ont décidé de vérifier si je satisfais aux exigences de mon statut. Je touche l’ASS (équivalent du RSA, mais versé par Pôle Emploi afin de garder un œil voire les deux sur votre volonté de retrouver du boulot). On appelle cela les minima sociaux. Un peu moins de 500 euros mensuels. Certes, je peux être considéré comme un parasite, j’assume, mais j’ai travaillé vingt-cinq ans sans jamais rien demander, ni jamais faire grève (ou presque), donc j’estime ne pas être un poids trop lourd pour la société et donc vos impôts. En vérité, le conseiller qui s’occupe de moi ne m’a pas contacté depuis dix-huit mois, et ne m’a jamais strictement rien soumis depuis quatre ans. Ma formation (ou mon absence de formation pour être plus exact) ne me destine pas aux offres d’emploi(s) qui inondent le marché actuellement. Et je refuse de m’inscrire à des stages inutiles et désobligeants dans lesquels, même si vous avez plus de cinquante ans, on s’adresse à vous comme à un adolescent obtus. Bref, je dois remplir tout un tas de papelards pour prouver que je me bouge le popotin afin de m’extraire de cette condition honteuse. Sinon, on me coupe les vivres. Plus un sou, que dalle, walou. Et je ne suis pas éligible au RSA depuis la loi de cette semaine. La poisse.

Alors, je vais sortir, de nouveau, ma plus belle plume, la dépoussiérer, et, aidé de ma bonne éducation, je vais m’adresser à l’administration, en ces termes (en substance, ce n’est qu’un brouillon).

« Madame

A la lecture des documents joints, vos sourcils se sont certainement froncés devant toutes ces cases vides. Je me permets de vous signaler que lors des entretiens avec mon conseiller Pôle Emploi, dont le dernier remonte à dix-huit mois, celui-ci se trouvait fort dépourvu face à mon cv. Lucide quant à mes chances de me caser sur le marché du travail, j’ai, dans un premier temps, envisagé de créer ma propre entreprise. Tout d’abord, j’ai démarché, physiquement, les dix plus grands entreprises des Côtes d’Armor, où je résidais à l’époque, pour leur proposer mes services dans le cadre d’un audit orthographique de leur personnel. Je ne suis pas naïf, je ne m’attendais pas à remplir mon agenda de rendez-vous, mais je supposais que l’éducation, la dignité voire la compassion, pousseraient les entreprises à me répondre, fut-ce par la négative. Une seule m’a répondu qu’elle n’était pas intéressée. Avouez que ce n’est guère encourageant. Peut-être pourriez-vous toucher un mot à votre hiérarchie afin qu’elle fasse en sorte que les sociétés contactées par des bonnes volontés ne les traitent pas comme des déjections canines. Ensuite, de retour dans le Finistère, j’imaginais me lancer dans la vente de livres d’occasion à bord d’un camion itinérant, voyageant de communes isolées en villages perdus, toujours sans rêver à amasser des millions, mais en subsistant. Sur quinze communes démarchées, physiquement, six m’accueillaient avec plaisir, cinq refusaient ma présence sur leur territoire pour des raisons assez peu développées, quatre ne daignèrent pas me répondre. Avouez que ce n’est guère encourageant.

Peu désireux de vivre au crochet de la société, je suis parvenu à me remotiver pour me lancer dans une aventure périlleuse mais gratifiante. L’écriture. Mon premier roman édité a reçu le prix « Polar Ouest-France » 2020, j’ai écrit deux autres textes en attente de validation. Je n’ai pas l’impression de rester les deux pieds dans le même sabot, et je suis certain que vous en conviendrez. Je précise que les droits d’auteur sont très peu élevés et je ne les touche qu’une fois par an (1100 euros pour 2020 touchés en 2021 et donc déclarés en 2022).

Toutefois, vous me répondrez que l’état n’a pas pour vocation de jouer les mécènes sauf pour quelques élus qui ont la chance d’intégrer la villa Médicis aux frais du contribuable. Par conséquent, mon blabla ne correspondant à aucune case administrative, vous allez m’affirmer que vous avez le regret de m’annoncer que mes émoluments sont suspendus pour une durée que vous définirez, durée lors de laquelle je dois tout mettre en œuvre pour vous démontrer que je cherche un emploi, dans le cas contraire l’ASS me sera purement et simplement supprimé, et je tacherai de vivre d’eau fraîche et de pain complet. Epargnons-nous ce temps perdu. Je vais continuer à écrire.

Je ne vous en veux pas, vous ne faites que votre travail, et je suis convaincu que vous le faites bien.

Veuillez agréer madame, dans le respect des gestes barrière, ma considération.

Signature.

P.S. : Si vous êtes friande de romans policiers, je vous en conseille un de bonne facture, « Dossiers froids ».

Non, mais sérieusement (triste)

Gifnem29

17 commentaires sur “Missives

    1. Ah, toi aussi, tu as connu ça? Il semble que ce soit une corporation hermétique à l’humour. J’en ai même eu un qui croyais que je me moquais de lui parce que je souriais, chose que je fais chaque fois que je m’adresse à quelqu’un.

      Aimé par 2 personnes

  1. Je suis souvent excédée par l’administration, qui ne le serait pas quand on a affaire avec elle et tous les petits soldats qui la composent ? mais entre elle et moi, je me choisis toujours, et là où vont mes intérêts face à ce rouleau compresseur, je vais. C’est dur souvent, chiant toujours, mais je ne les laisse pas raturer mes droits. En aucun cas ! D’autant moins que c’est le cadet de leurs soucis.

    Aimé par 1 personne

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