Saint Boy

(exceptionnellement la rédaction de Jourdhumeur a décidé de ne pas proposer de billet à son lectorat attentif, mais de donner la parole au héros malheureux des Œufs Jolympiques ; veuillez nous excuser pour le dérangement occasionné ; vous vous en remettrez, mais difficilement ; en vous remerciant)

« Bonjour, je m’appelle Saint Boy. Plus exactement, c’est un humain qui m’a affublé de ce nom stupide. Je vous ferai grâce de mon véritable patronyme car, à moins que vous ayez choisi hennissement en LV2, vous ne le comprendriez pas. En effet, je suis un cheval. Pas un bel appaloosa des plaines du nord de l’Amérique, non, un animal créé de toutes pièces dans un élevage dont je tairai le nom dans un souci de charité équine. Dès mon plus jeune âge, j’ai été façonné pour le plaisir de l’humain. Une escouade de personnes (dresseurs, vétérinaires, lads, curieux, gamins mal élevés…) se sont occupés de moi. Bien qu’ils m’aient séparé assez tôt de ma maman, je dois reconnaître que mes années de poulain ne furent pas désagréables. J’étais chouchouté comme ils disaient, tous. L’adolescence fut plus compliquée. Fini de se la couler douce, il a fallu que je me mette au boulot pour mériter mon avoine. Dans un premier temps, j’ai été torturé. Un gros bonhomme qui sentait le houblon m’a immobilisé les pattes (que ces couillons s’escriment à appeler jambes dans un esprit d’anthropomorphisme) pour me fixer des morceaux de fer sous chaque sabot. Je vous assure que ça fait très mal. Puis il m’a mis tout un harnachement autour du cou et dans la bouche, et, enfin, une selle sur le dos. Après j’ai tourné, tourné, tourné, des jours entiers, des mois, des années même, sur une piste de sable, attaché à une corde, pour m’empêcher de fuir, sans doute. Je ne devais jamais m’arrêter sous peine d’entendre le fouet claquer au dessus de ma tête, ou me frapper les fesses, heureusement pas très souvent. Un jour, j’ai compris que je ne satisfaisais pas les humains responsables de mon dressage. Il semble que je ne courais pas assez vite (en réalité, je ne voulais pas trop me fatiguer). Ils m’ont redirigé vers les obstacles. Voilà une belle saloperie, j’ai regretté la course. C’est ultra compliqué de sauter par dessus leurs trucs de couleurs. Mais bon, je n’avais pas le choix. Mon cousin qui courait très mal et refusait les obstacles a été expédié en Roumanie. Je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles. J’ai donc donné mon minimum aux obstacles. J’ai fini par comprendre que ça suffisait à peine, mais que les humains avaient un jeu qui nécessitait des chevals pas trop doués. Le pentathlon.

Sans trop savoir comment, je me suis retrouvé au Japon dans une écurie spécialisée dans le pentathlon. Contrairement à beaucoup de mes copains plus fortiches que moi, je n’appartiens pas à un cavalier exclusif. Ce sport comporte une épreuve d’équitation au cours de laquelle les montures sont tirées au sort. Nous, les chevals, sommes donc enfourchés par des centaines de concurrents différents qui n’en ont pas grand-chose à faire de nous. Ce qui les intéresse, c’est de gagner un morceau de métal qu’ils se mettent atour du cou. Pourtant, ils ne sont pas obligés, eux.

Et puis est arrivée cette énième compétition. J’étais mal luné. Belle des Champs m’avait encore snobée la veille, sous prétexte que Madame a participé au derby d’Epsom. En plus, j’avais des gaz. Bref, pas la grande forme. Et puis marre. Marre d’obéir à ces pantins vêtus comme pour le mariage de leur cousine. Marre de sauter ces barres qui ne veulent rien dire pour moi. Marre de me donner en spectacle. Alors, j’ai fait ma tête de cochon (pardon Twiggy). La cavalière pleurait sur mon dos. Nous, les chevals, nous ne pleurons pas, mais nous n’en pensons pas moins. Elle me donnait des coups de cravache pour me motiver. Mais plus elle me tapait, moins je risquais de lui obéir. Elle s’est crue au far-west ou chez Bartabas ou bien. Au fond de moi, je rigolais bien, même si les chevals ne rigolent pas. C’est alors que l’autre bonne femme m’a donné un coup de poing sur le cul. Pour dire vrai, je n’ai presque rien senti, mais s’il n’y avait pas eu cette barrière, je lui aurais décoché une de ces ruades qui l’aurait envoyée chez son dentiste pendant quinze ans. Dommage.

La plupart des gens n’ont pas compris. Pour eux, les chevals sont des jouets conçus pour les amuser. J’étais le fautif. La carne, la rosse, le canasson capricieux. Tant pis.

Je crois que je vais visiter la Roumanie.

(petit rappel de la rédaction de Jourdhumeur ; les chevaux sont de magnifiques animaux qui s’ébattent dans les plaines d’Amérique du Nord ; les chevals sont des animaux exploités par l’homme à qui on impose des godasses de plomb, de la ferraille dans la bouche et un humain sur l’échine ; en vous remerciant)

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

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8 commentaires sur “Saint Boy

  1. Bonjour, c’est un beau billet qui m’a fait comprendre l’attitude de ce cheval, quand on se met à la place des gens ou ici dans les cas d’un animal, on comprend mieux. merci de m’avoir ouvert les yeux sur ce cheval que je traitais de « carne » bon lundi amicalement MTH

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  2. Je n’ai pas vu le traitement infligé au cheval par sa cavalière pendant le pentathlon mais j’en ai entendu parler, c’est inadmissible. J’espère quand même qu’il ne s’en ira pas visiter la Roumanie !
    Merci pour ce bel article.

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  3. Excellent ce billet ! Je confirme. Un cheval qui explique ce qu’il ne veut plus faire devant le monde entier, c’est son droit ! Je n’avais suivi aucune épreuve des JO, mais cette histoire m’a tellement plu que j’ai regardé ces refus d’obstacles en replay en me réjouissant 🙂🐎🐎🐎🐎🐎🙂

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