Treillis

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, j’en rajoute une louche.

G5 ! Les enfoirés !

Mais cela m’était égal. Je ne voulais pas faire l’armée. Je ne suis pas antimilitariste parce que c’est une notion utopiste dans notre monde, mais je refuse de porter les armes dans le but d’assassiner un pauvre couillon qui, comme moi, n’aura rien demandé. Si des femmes et des hommes pensent qu’il s’agit de leur mission sur la Terre, grand bien leur fasse, je passe mon tour.

Hier, je vous ai raconté que le graal de ceux qui voulaient se faire réformer, c’était d’obtenir le fameux P4. Inapte au service militaire pour dysfonctionnement neurologique. J’en connais beaucoup qui y sont parvenus. J’en connais aussi quelques-uns qui ont échoué. Et ceux-là ont dégusté.

Autant, d’après ce que j’en sais, l’armée s’en fichait un peu des tire-au-flanc, autant, de temps en temps, il fallait donner l’exemple. Un de mes copains a échoué. Il a voulu se faire passer pour un asocial, mais il n’était pas assez finaud. Beau gosse, pas futé, la cible idéale. Ils l’ont envoyé à Châteaulin, juste à côté de chez lui. La chance ! Sauf que Châteaulin, à l’époque, on appelait cet endroit, un bataillon disciplinaire. Il a beaucoup souffert. Lorsqu’il rentrait en permission, il pleurait dans ses bières. Beaucoup de bières. Une nuit, lui et ses camarades ont embarqué dans un transporteur de troupes, direction la Guyane, comme ça, au bon vouloir des galonnés. Il a tiré dix-huit mois à cause du temps passé au mitard. Jamais, il n’a retrouvé un équilibre. Aujourd’hui, presque quarante ans après, il déambule dans les rues, moitié clochard, complètement imbibé. Il a un toit. Je ne sais pas qui paye.

Je connaissais un autre gars. 1m90, costaud, sportif, pétant la santé. Un emmerdeur patenté avec les fumeurs. Il fait ses classes à Hourtin, comme beaucoup de futurs marins. Il s’ennuie tellement qu’il goûte les « troupes » (pour ceux qui n’ont pas la couleur, ce sont des cigarettes brunes gracieusement distribuées aux troufions ; je suppose que cette tradition est obsolète). Il est mort à 45 ans d’un cancer des poumons.

Un autre copain me dit un jour, lors d’une permission, que les classes à Hourtin sont d’un ennui mortel. Deux heures de cross le matin, puis plus rien de toute la journée, pendant deux mois. Je lui ai dit qu’il avait là une superbe opportunité de dévorer des bouquins. Il m’a regardé comme si j’avais une amanite phalloïde qui me poussait sur le nez (il n’avait pas lu un roman depuis le collège). Le lendemain, il retournait à Hourtin. Je suis passé chez lui pour lui prêter deux bouquins. « Le livre du rire et de l’oubli » de Kundera (oui, encore) et « Confession d’un masque » de Mishima. Depuis, il n’a jamais lâché la lecture. Et j’en suis assez fier.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

10 commentaires sur “Treillis

  1. Quand je lis toutes vos histoires,je me dis que ma vie est plate, car je n’ai absolument rien à raconter. Si je devais nourrir un blog, il serait d’un ennui mortel.
    À part peut-être ça.
    Je n’ai pas fait l’armée. On m’a envoyé à Briançon en 1985 (pas avant, car je ne m’étais pas fait recensé, ils ne savaient pas où j’étais et les flics ont atteri chez ma grand-mère). J’ai dit que je ne voulais pas faire le militaire. On m’a enfermé 45 jours avec une valise remplie de livres, la plus belle période de ma jeunesse, puis on m’a fichu la paix. Pendant que les autres faisaient les clowns sur l’air de la Madelon, je suis allé travailler à Grenoble en interim pendant un an.
    C’est la partie la plus passionante de ma vie.

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    1. Non, Monsieur P ! Votre vie n’est certainement pas plus plate que celle de tout un chacun ! Et puis… avec un peu d’imagination : il y a toujours quelque chose à raconter !
      D’ailleurs, votre anecdote militaire est très intéressante, et mériterait probablement d’être développée.

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  2. Mon cher Jourdu, c’est bien l’une des premières fois où je n’adhère pas du tout avec ton billet d’humeur…
    Toucher au militaire qui sommeille en moi (tapi dans l’ombre, en treillis camouflage,et le doigt sur la gâchette) c’est réveiller des instincts primaires que je ne contrôle jamais facilement.
    Développement :
    1) Ce ne sont pas les militaires qui ont inventé, puis imposé, le service militaire obligatoire en France. Je pense que si on leur avait demandé leur avis (qu’on ne leur demande jamais d’ailleurs !) ils auraient préférés rester entre eux (entre gens de guerre volontaires pour aller au casse-pipe).
    2) Beaucoup de disparité entre les différentes Armes (air, terre, mer). Faire son service militaire dans l’Armée de l’Air n’avait rien à voir avec faire son service militaire chez les Chasseurs Alpins ! Et puis, les choses ont sensiblement évoluées après la période que tu as connu. Un peu plus de souplesse dans les rangers…
    Ceci dit, je conçois que quelques uns ont pensé perdre leur temps en effectuant le service national. Et je ne parle pas des antimilitaristes radicaux (objecteurs de conscience) dont l’opinion est tout à fait recevable même pour un militaire pur et dur. Le projet initial du service militaire n’étant pas il me semble de s’attirer l’antipathie des jeunes mais plutôt de leur proposer de donner un peu de leur temps pour leur Patrie (et là, sur cette base, on peut toujours discuter des aménagements). C’est d’ailleurs ce qui est fait aujourd’hui (service civil).
    3) La réforme (médicale) à tout prix ? Il y a une chose qui semble t’échapper, mon lapin : les médecins militaires sont aussi avant tout des médecins ! (d’ailleurs, ils suivent exactement les mêmes études que les autres (même facs)). Cela m’a fait sourire lorsque tu évoques cette bande de médecins qui te font poirauter longuement avant de donner ton papier d’exemption, car ce sont des… APPELES ! Ayant connu de (très) près le problème, je peux t’assurer qu’il n’y avait, contrairement à ce que pensaient alors la plupart des jeunes, aucune réelle difficulté à se faire réformer. Ne parlons pas des cas présentant un soucis médical physiologique ou organique pris en compte très sérieusement (l’Administration n’ayant pas vocation à payer des pensions ad vitam aeternam ) mais évoquons le cas des réformés P4 (P5 existe aussi !). Je t’assure qu’il n’y avait rien de plus facile pour obtenir le fameux papelard. Il suffisait de dire que l’on était malheureux, dépressif, tristounets sur les bords et de faire une « petite » TS (Tentative de suicide) et hop ! le tour était joué ! Perso, j’en un connu un qui a été réformé en tentant de s’ouvrir les veines avec un capuchon de stylo BIC ! Ce qui importait était le geste et pas la méthode (bien entendu, ceux qui se suicidaient réellement (option saut dans le vide) méritaient amplement le papier, mais, cette fois, à titre posthume).
    Enfin, le plus simple (et si le mot alors avait été passé correctement, je ne te dis pas le nombre de réformés que nous aurions connu !) : faire pipi au lit ! Rien de plus simple : pisser dans la nuit sur ses draps et son matelas et dire que cela t’arrive souvent depuis que tu es petit : réforme garantie sur facture dans les quinze jours qui suivent !
    4) Cas de tes copains :
    Le clochard : pas finaud ? C’est le moins que l’on puisse dire (voir plus haut méthode à Mimile pour se faire réformer « fingers in the nose » !). Le plus triste c’est qu’il méritait finalement d’être réformé d’après ce que tu évoques (alcoolisme latent, faiblesse psychologique, qui n’a pas attendu longtemps pour se révéler après l’incorporation et la demande d’adaptation à de nouvelles contraintes de vie). Je rechigne à le dire mais nous sommes peut-être bien devant une erreur médicale (ou en tout cas erreur de jugement).
    Le fumeur : Crois-tu vraiment qu’il soit mort d’un cancer des poumons à cause des cinq paquets de brunes distribués chaque mois pendant son service militaire (aboli dans les années 90) ? Non, je ne crois pas. Moi, les paquets, je les refilais aux copains déjà fûmeurs… mais il était possible aussi de ne pas les prendre lors de la distribution (on ne te forçais pas à fûmer !).
    Il serait intéressant d’entendre l’avis de personnes ayant effectué leur service militaire et en ayant gardé sinon un très bon souvenir, tout au moins une expérience intéressante dans leur vie de jeunes adultes.

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    1. J’ai fâché Ernest. Ceci étant, cher Néness, je ne doute pas de la qualité de tes lunettes de lecture, mais j’écris beaucoup de choses proches de celles que tu exposes. Nous nous opposons également sur certains points, mais il nous faudrait un fac-à-face pour pouvoir débattre en toute amitié. Bonne journée cher ami.

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  3. Ah les vieux souvenirs ! J’ai été incorporé à 19 ans et il était hors de question de passer mes vingt ans sous les drapeaux. J’avais déjà pris en main ma vie, voyagé dans différents pays, bref j’étais épris de liberté. Certains copains ont tenté de déserter, se sont faits choper dans un col des Pyrénées (ils voulaient filer au Maroc), taule directe pour désertion, délit plus grave que l’insoumission…Quant à l’objection de conscience, c’était deux ans pas joyeux (et pas du scoutisme) au lieu d’un, Double peine. L’idéal aurait été de partir en « coopération » à l’étranger, mais il fallait avoir des diplômes ou un niveau universitaire élevé. Si je rajoute que mon père était militaire de carrière, qu’une de mes sœurs a été expédiée dans une école militaire d’infirmière et qu’un de mes frères a été « engagé » par mon père pour un bail de six ans dans l’armée (dont deux à Mururoa ( base aérienne 185 de Aho dans le Pacifique) , où il y poussait des champignons nucléaires, qu’il en est revenu complètement perturbé, suicidaire et dépressif… Vous pouvez comprendre que le petit dernier de la famille que j’étais ait préféré suivre une autre route. Je ne devais pas être trop idiot puisque vingt jours plus tard (mais passé par la tondeuse et la boule à zéro, et une marche de vingt bornes dans la cambrouse des environs de Châtellerault) j’ai été le plus heureux des djeuns avec mon sésame en poche : réformé P4. Bonne journée !

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  4. Ben, dis donc… je vais finir par croire que je suis le seul à avoir fait mon service parmi vous ! Je ne nierai pas les difficultés des objecteurs de conscience à cette époque (mais je répète encore une fois que les militaires n’y étaient pas pour grand-chose là-dedans : voir plutôt, messieurs, du côté des députés qui ont voté les lois sur le service national ). Jourdu (Pardon, Môsieu jourdu) me réclame maintenant un face à face (bien mieux qu’un tête à queue parfois) pour qu’on discute de la chose entre hommes (enfin, entre un réformé et un homme, un vrai). Pourquoi pas. Je rêve (encore) d’organiser dans mon village un évènement qui rassemblerait des milliers de personnes (Entrées payantes : brouzoufs pour le comité des fêtes qui dépenserait ensuite tout cela en de magnifiques paniers garnis de Noël pour nos vieux). Alors, effectivement, pourquoi ne pas organiser un truc festif dans le courant de l’été, du genre : « Le grand rassemblement inter-départemental des P4 » ?! Dans une luzerne fraîchement coupée et confortablement assis sur des chaises en plastoque nous pourrions y suivre moultes débats sur le sujet, tel que « Comment j’ai réussi à me faire monter la tension artérielle à 22 et des poussières en bouffant un demi kilo de réglisse » (ou bien d’autres plus intéressants encore). Peut-être y verrions-nous la présence (Si j’arrive à les convaincre) de quelques uns de nos plus grands écrivains français de plus de 50 balais (Une bande de planqués notoires comme tout le monde le sait), et clou final : une soirée ou l’on brûlerait un mannequin géant (homme de paille) en tenue camouflage…
    Non, mais sérieusement… (plagiat assumé)
    Adjudant Néness.

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