La paix (2)

Konrad vient de Mannheim dans le Bade-Wurtemberg. Il est jeune, joyeux et idéaliste. Par une nuit de juin, il s’était glissé dans la tranchée française. Non pas pour une mission suicide, mais pour voir et pour savoir. Il avait traversé le no man’s land avec l’insouciance de ses vingt-deux ans, vêtu, en tout et pour tout, d’un caleçon et d’un maillot de corps noircis au charbon. La sentinelle, ce grand dépendeur d’andouilles de Barnabé, avait bien failli l’embrocher lorsqu’il avait atterri sur le sol détrempé du boyau. Heureusement, « Babar » était tellement ivre qu’il avait oublié de fixer sa baïonnette au bout de son fusil. Konrad s’en sortit avec une légère contusion sur la poitrine et une belle frousse. Comme il parlait un Français impeccable, malgré un accent plus prononcé que celui d’un Alsacien, le grand couillon lui fit même des excuses avant de lui offrir un coup de gnole frelatée.

Frédéric ne dormait pas. Comme d’habitude. Si fatigué qu’il ne trouvait plus le sommeil. Il avait entendu Barnabé rire comme s’il était chez Néness à Montparnasse. Un rire ! Intrigué, il s’était extrait de sa paillasse pouilleuse et était resté figé devant un spectacle inattendu en un tel lieu. Deux hommes discutant à bâtons rompus tout en tétant, à tour de rôle, une gourde cabossée, en fer blanc. La tonalité vocale du jeune homme ne laissait aucun doute quant à sa nationalité, tout comme les consonnes gutturales de Barnabé trahissaient son Auvergne natale. Etrangement, Frédéric ne fut pas étonné. Quelque part, durant ses nuits blanches, il avait rêvé d’une telle rencontre. Un homme comme lui, mais du camp d’en face.

Barnabé s’est endormi le cul dans la glaise, au milieu d’une phrase. Frédéric a récupéré le crachoir. Avec bonheur. Konrad ne veut pas mourir. Il veut revoir sa fiancée qui se casse les ongles dans une usine à bombes. Il veut avoir des enfants. Il veut les voir grandir. Des désirs simples, humains. Comme tout le monde finalement. Les mêmes désirs que tous ces hommes dont le corps pourrit sous des tonnes de terre car des politiques ont décidé qu’il fallait verser le sang pour régler une affaire de territoire. C’est ce qu’on appelle le « sang de le terre », sans doute.

Malgré leur différence d’âge, ou grâce à elle, qui sait ?, les deux hommes tinrent le même discours. L’humilité, l’incompréhension, l’espoir, le désespoir, la peur, la mort. Et la révolte, surtout la révolte. Pas la révolte violente. Pas la révolte aveugle. Non, la révolte humaine. La révolte des petits. Celle qui n’a pas d’importance.

Alors, en à peine quelques heures, ils avaient imaginé ce rendez-vous improbable.

« So gehen wir mit verrätern um ! »

Frédéric ne parle pas un mot d’Allemand. Curieusement, il comprend la phrase. Sans doute, parce que le corps sans vie de Konrad, enroulé dans un drap souillé, comme un linceul profané, est projeté à quelques mètres de lui, par une force aussi damnée que mystérieuse.

L’instituteur qui ne reverra jamais sa classe ferme les yeux. Sa vie ne défile pas dans l’obscurité rassurante de ses paupières.

Ils n’auront pas sa vie.

Jamais.

Il est ailleurs.

Loin.

(non, mais sérieusement)

Gifnem29

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