Délivrance

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande.

Ce matin, en rentrant des courses (oui, je sais, c’est décevant, mais je suis un homme comme les autres, malgré ma renommée internationale), j’ai décidé d’emprunter le chemin des écoliers (bien que icelui ne me rappelle pas que des bons souvenirs). Par chez moi, les petites routes de campagne ne manquent pas. Certaines ne mènent nulle part, si ce n’est dans une cour de ferme ou l’entrée d’un champ. Les panneaux indicateurs ne sont pas légion et les GPS ignorent souvent les croisements sur lesquels se dressent des calvaires moussus. Le loups et les ours batifolent dans les prairies au milieu des boutons d’or et des reines-des-prés.

Au détour d’un magnifique tas de lisier, une douce musique assaillit mes oreilles.

« Bip bip »

Comment ça bip bip ?

Un voyant orange s’était invité sur mon tableau de bord immaculé. Au bord de la panique, je me garais sur le bas-côté entre douze kilos de crottes de sanglier et un kouign-amann sauvage. En compulsant le manuel d’entretien de mon véhicule, j’appris qu’il s’agissait d’un dysfonctionnement d’au moins un pneumatique et qu’il fallait, impérativement, immobiliser l’automobile et appeler les secours, au risque d’un éclatement caoutchouteux létal.

Bien évidemment, mon mobile se trouvait à quelque vingt-cinq kilomètres de là, bien au chaud entre les coussins du canapé. J’avais le choix : soit je prenais le risque d’endommager ma Choupette en roulant en quête d’un hypothétique concessionnaire, soit je m’asseyais sur le talus espérant qu’un usager de ce chemin communal daigne l’emprunter avant la fin des siècles. J’optais pour la première solution car j’aime vivre dangereusement.

Autour de moi, des champs de sarrasin à perte de vue. Pas âme qui vive. A moins que…

Le chaud soleil d’avril darde un rayon sur une surface réfléchissante. Cap à l’est !

Au bout de trois heures de brousse, je débouche face à un bâtiment décrépi dont la façade s’orne d’une vieille plaque émaillée vantant les mérites de l’huile Igol. Une Simca trône à l’entrée d’un hangar. Des ombres humaines glissent dans l’obscurité de la construction de tôle. Deux gros chiens paressent à la fraîcheur de leur niche. Je passe la marche arrière, bien décidé à quitter ces lieux où John Boorman aurait pu tourner les extérieurs de son film. Deux mains tannées par le soleil et les vents d’ouest se posent sur mon capot. Je cale. Tremblant. Je lève les yeux sur une silhouette massive drapée dans une salopette raide de crasse. La tête, trop petite pour ce corps de montagne, est surmontée d’une touffe de paille qui n’a jamais vu un peigne. Les yeux globuleux, trop rapprochés, trahissent une intelligence inférieure à celle d’un bulot cuit. Ma portière s’ouvre dans un grincement lugubre. Malgré moi, les prières de mon enfance surgissent dans les limbes de mon cerveau anesthésié.

— Bonjour monsieur ! Puis-je faire quelque chose pour vous être agréable ? En tout cas, je vous conseille de graisser les gonds de votre portière, les vents salés sont traitres par ici.

— Bonjour. Vous auriez un machin pour les pneus ?

Malgré ma description approximative, il avait. Et il s’est occupé de tout, refusant de ce geste élégant, propre aux gens simples et honnêtes, ma proposition de le dédommager.

Ne pas se fier aux apparences.

Non, mais sérieusement.

© Gifnem29

16 commentaires sur “Délivrance

  1. Une info que je lirai plus tard en page 3 de Ouest France : « la charrette à moteur de monsieur Jourd’hui s’appelle Choupette » (comme le toutou de Karl Lagerfeld. Hasard ou collusion?) Si vous la trouvez dans un fossé, au bord d’une route communale, vérifiez avant de vous en approcher l’identité du conducteur, des fois qu’on la lui ait volée.

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  2. 《Deux mains tannées par le soleil et les vents d’ouest se posent sur mon capot. Je cale. Tremblant. Je lève les yeux sur une silhouette massive drapée dans une salopette raide de crasse. La tête, trop petite pour ce corps de montagne, est surmontée d’une touffe de paille qui n’a jamais vu un peigne. Les yeux globuleux, trop rapprochés, trahissent une intelligence inférieure à celle d’un bulot cuit. 》
    J’ai bien ri 😂 je ne me lasse pas de ces récits pittoresques 😁

    Aimé par 1 personne

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