Deuil

(en ce jour funeste où j’ai dû me séparer à jamais de mon cher Tosh, je n’ai pas eu le cœur à écrire une pochade ou une réflexion philosophique ; par conséquent, je vous propose la première partie d’une nouvelle rédigée dans ma jeunesse, il y a trois ou quatre ans, soyez donc indulgents, je vous prie ; si ce texte à l’heur de vous plaire, la deuxième partie sera dévoilée demain ; dans le cas contraire, je le remettrai dans ma culotte ; en vous remerciant)

Affichage

C’est arrivé insidieusement. Peu à peu, sans faire de bruit. Au début, je reconnais que je ne m’en suis même pas rendu compte. Pourtant, j’en entendais parler depuis un moment. Des rumeurs. Des bruits de couloir. Je n’y croyais pas du tout. Henri m’avait mis en garde. Tu verras, ça viendra. Sois prudent. Comme il n’est pas concerné, je ne me suis pas inquiété. C’est bien connu. Quand on n’est pas directement concerné, on dit n’importe quoi.

Les premières semaines, rien n’a vraiment changé. Je ne lis pas la presse spécialisée, je ne regarde pas les débats télévisés. À la machine à café, les regards changeaient imperceptiblement. Je suis trop tête en l’air pour remarquer ce qui est à peine perceptible.

Puis certains commerçants ont franchi le pas. Avant même l’obligation d’affichage. Je suis resté un peu bête devant une vitrine. Je me demandais si c’était une très mauvaise blague ou si je faisais un cauchemar, et que j’allais me réveiller en sueur. Je me souviens encore du regard du quincailler. Il se tenait derrière son comptoir, entre un présentoir de piles et une pyramide de casseroles. Il me jaugeait. Il recherchait les critères sur mon visage. J’ai déguerpi. J’ai acheté mes ampoules ailleurs.

Deux jours plus tard, je recevais un courrier. Parmi la montagne de prospectus, j’ai failli ne pas le voir. Je l’ai récupéré dans la poubelle quand j’ai aperçu une partie de mon adresse sur une enveloppe blanche. J’ai pensé que c’était une pub de mon opticien. Ses réclames sont nominatives, ça doit lui coûter un fric fou. Il fallait justement que je change de lunettes. Mais ce n’était pas lui. C’était une convocation à la préfecture.

Un petit bonhomme sans âge, ses rares derniers cheveux coiffés à la Giscard, m’a reçu dans un bureau exigu. Après avoir examiné mes papiers d’identité avec une certaine morgue, m’a-t’il semblé, il m’a remis une nouvelle convocation, sans un mot. J’ai voulu en savoir davantage, mais il s’est enfermé dans son mutisme agacé. Quand je suis sorti, une très vieille femme attendait devant la porte, assise sur une chaise bancale, son sac serré sur sa maigre poitrine. Elle pleurait.

Le rendez-vous avait lieu le mois suivant. J’ai scotché la convocation sur le frigo pour être sûr de ne pas oublier. Ce que je me suis empressé de faire. J’ai repris ma petite vie, sans m’inquiéter outre mesure. Quelques jours plus tard, Henri m’a appelé. Il voulait savoir si j’étais allé à la préfecture. Je lui ai demandé comment il était au courant et si lui-même avait eu affaire aux services administratifs. Il a ri et m’a souhaité une bonne nuit. Il m’a intrigué cet abruti, et je n’ai pas dormi.

Le lendemain, au bureau, il régnait une effervescence inhabituelle. J’ai trouvé une note de service sur mon bureau. Le DRH voulait me voir à quinze heures précises. J’ai desserré ma cravate pour chercher un peu d’air frais. Septembre s’éternisait dans des chaleurs rares pour la région. La clim’ était en panne comme souvent. J’ai enlevé ma veste malgré les principes de la maison. J’ai même retroussé les manches de ma chemise au risque de recevoir un blâme. Sans entrain, j’ai saisi le dossier de monsieur Stradiot. Je l’ai reposé immédiatement. J’avais besoin d’un café. C’était surtout l’occasion d’entendre les dernières rumeurs auprès de mes collègues.

Je n’ai rien appris sauf que certains des types que j’ai croisés m’ont semblé distants. À la limite de l’impolitesse. Non pas qu’ils soient étouffés par les bonnes manières en général, mais ils ne sont pas froids. Je n’ai même pas eu droit à une blague graveleuse de Rideau, le connard de la compta.

À quatorze heures cinquante-neuf, je faisais les cent pas devant le bureau de Grondin, le DRH de Recouvrement inc. À quinze heures trois, je sortais avec mon préavis de licenciement. L’entreprise la plus florissante du pays me fout à la porte alors qu’elle vient de lancer une vaste campagne de recrutement. Motif ? Pas de motif. Adressez-vous au tribunal des Prud’hommes si ça vous chante. Il sait bien que je n’irai pas. C’est du temps perdu en cette période de plein emploi. Je n’aurai même pas le temps de remplir les documents de l’agence de l’emploi avant de trouver un nouveau boulot. Il n’existe plus d’agences pour l’emploi, de toute manière. Elles ont été supprimées à la fin de la guerre.

Quinze jours de démarches auprès d’une centaine d’entreprises, toutes en sous effectif, toutes s’arrachent les cheveux pour trouver du personnel. Aucune n’a voulu de moi. Aucune ne m’a donné d’explications. Plus exactement, à chaque fois que j’ai donné le nom de mon ancien employeur, mon vis-à-vis a mis fin à l’entretien, prétextant que mon profil professionnel ne correspondait pas aux postes à pourvoir dans la société.

On nous rebat les oreilles à longueur de temps comme quoi l’époque honnie du chômage à 20% de la population active est révolue. Que la multiplication des entreprises est une calamité car la main d’œuvre manque. Et quand une bonne volonté comme la mienne se présente pour pourvoir à n’importe quel emploi, elle est refoulée. Je m’y perds.

Je ne suis pas très inquiet, je finirai par dégoter quelque chose. Ce n’est qu’une question de temps. Je peux vivre sur mes réserves, je suis assez économe.

Je bénéficie de beaucoup de temps libre entre deux rendez-vous infructueux. Je me promène en ville. J’explore les quartiers anciens que je ne connais pas. La plupart sont condamnés depuis la fin de la guerre, mais il reste quelques bijoux à explorer. Je n’y croise jamais personne. Les résidents sont employés pour décontaminer les zones, dit-on. De fait, je suis tranquille. Les patrouilles me contrôlent régulièrement, mais elles se montrent plutôt courtoises. Je ne fais rien de prohibé. Je ne franchis jamais les limites.

Il m’arrive de marcher près de vingt kilomètres, aller-retour, au-delà du terminus du tram. Il faut juste que je ne me trompe pas dans mes calculs pour revenir en ville avant le couvre-feu.

J’ai raconté mes escapades à Henri, il m’a dit que j’étais fou. Je lui ai bien expliqué que je ne transgressais aucune loi. Il m’a dit que j’étais tout de même fou.

(à suivre, ou pas)

Non, mais sérieusement.

© Gifnem29

17 commentaires sur “Deuil

  1. Nan mais ça va pas ??? Il faut attendre demain ??? Et pis quoi encore ? Je n’aurai pas la patiente 😄 heureusement que je m’en va à la mer et que je ne verrai pas le temps passer jusqu’à demain matin!
    C’était super cette première partie m’sieur Jourdhu! A demain

    Aimé par 1 personne

  2. Commentaire à supprimer, totalement et sans hésiter, s’il vous peine tant soit peu : la structure me rappelle trop celle de Matin brun de Pavlov et l’ensemble est trop anxiogène pour moi, ce qui n’est qu’un ressenti personnel n’ôtant rien aux qualités de votre style, unique, que j’apprécie toujours. Ce dernier est fait de mise à distance des sentiments par une pirouette humoristique des fins de phrase. Mais même si la charge émotive des propos est ainsi diminuée, les allusions à un destin fatal et l’atmosphère d’après guerre ne s’accorde pas avec mon tempérament actuel. Bref je n’aurais pas continué cette lecture si elle n’avait pas été votre oeuvre. J’aurais dû m’y attendre vu les titres, dont l’un rappelle notre condition mortelle et l’autre la dénonciation publique ou les errances politiques. (Encore une fois, ce n’est qu’un petit avis mitigé sans importance et je lirai forcément la suite car votre écriture capte l’attention et fidélise le lecteur.)

    Aimé par 2 personnes

  3. Les nouvelles post-apocalypsiennes, moi, j’adore ! Si en plus, il y a des tourments psychologiques d’ordres administratifs… bingo ! Ça ne m’étonnerait pas, vu la tournure que prennent les choses que ton type se transforme bientôt en cafard (ou en kuing-aman peut-être, si la fantasy vire folklorique) ? J’attends la suite avec grande impatience, évidemment.

    Aimé par 3 personnes

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