Retour de deuil

(à la demande adjudante-chef, la suite et la fin de cette nouvelle ; petite précision pour les nouveaux et les intermittents, Tosh, le défunt, était mon ordinateur ; en vous remerciant)

Affichage (suite et fin)

Chaque soir, lorsque je rentre chez moi, invariablement par le même trajet, j’ai l’impression que les affichettes se multiplient sur les devantures des magasins. Ce n’est pas une plaisanterie. Des citoyens se permettent d’interdire leur établissement à certaines catégories sociales. Autrefois, ils auraient été poursuivis pour discrimination. Les temps changent. Les autorités ne séviront pas. Il est fort probable qu’elles ferment les yeux. Les hommes cherchent constamment des boucs émissaires quand les choses ne tournent pas ronds. Le gouvernement en est fort aise. Au moins, lui, il est tranquille.

Je retourne à la préfecture. Cette fois-ci, j’ai droit à une fouille en règle. Palpation, détecteur de métaux. L’objet le plus dangereux que je trimballe, c’est un trousseau de clés. Confisqué. On vous le rendra quand vous sortirez. Je ne bronche pas, mais je ne crois pas que mes clés soient des armes de destruction massive. Je refuse de posséder un fusil ou un revolver malgré la loi. Je paye une amende annuelle pour conserver cette liberté. Les chiens de garde m’escortent jusqu’à l’ascenseur où deux nouveaux molosses me prennent en charge. Je ne vais pas m’échapper pourtant, je suis ici de mon plein gré. Douzième et dernier étage. Je dois me déchausser. Moquette épaisse au sol, toiles de maîtres aux murs. J’en reconnais deux ou trois. Je comprends pourquoi ils ont fermé le dernier musée. Une porte en bois massif. L’un de mes gardes du corps frappe, ouvre, puis s’efface pour me permettre d’entrer. Le lourd panneau se referme derrière moi. L’endroit est immense, tout en longueur. La même moquette, d’autres œuvres aux murs. Je cherche du regard un moyen de transport pour rejoindre l’autre bout de la pièce, et l’homme derrière son bureau.

– Approchez !

J’ai sursauté. La voix est très amplifiée. J’attends quelques secondes un autre commandement. Rien. Alors j’avance lentement, en observant les peintures. Je n’avais pas fait attention, tant c’est discret, mais chaque toile est protégée par un coffrage en plexiglas. Tout à mon inspection, je ne me méfie pas et me cogne à un mur invisible. Encore du plexiglas.

– Évitez de salir, je vous prie. Mettez vos mains dans votre dos.

Encore cette voix trop forte.

– Ne m’interrompez pas. Si vous m’interrompez, je mettrai fin à cet entretien et je signalerai votre dossier au bureau 34…

Le bureau 34 ! C’est une plaisanterie ? Tout le monde a entendu parler du bureau 34. On l’appelle également le « bureau des dossiers perdus ». Si votre cas est examiné par les fonctionnaires du bureau 34, il est déjà désespéré.

– …qui s’occupera de vous de manière moins courtoise… Bien… Vous vous nommez Cortine Jean-Louis, vous avez quarante ans, vous êtes actuellement sans emploi et par conséquent sans ressources. Premier souci. Je vous rappelle que notre pays connait le plein emploi. Il est donc inadmissible de ne pas exercer une activité rémunérée. Mais ceci n’est rien comparé à votre deuxième souci. Vous êtes célibataire sans enfant. Et je ne vois nulle part une demande de permis de célibat. Autrement dit, vous êtes hors-la-loi…

– Mais je…

– Vous étiez prévenu.

Le plexiglas face à moi s’obscurcit.

– Hey ! Vous…

La panique me gagne. Le bureau 34. D’elles-mêmes, mes mains se plaquent sur la cloison. Je voulais juste demander depuis quand le célibat est illégal. Une rumeur circulait depuis quelques jours, mais ce n’est pas mon genre de prêter l’oreille aux rumeurs. Henri ! Savait-il quelque chose ? Je tambourine sur la frontière opaque.

– S’il vous plait… S’il vous plait… Je vous présente mes excuses… Je ne vous interromprai plus… S’il vous plait… Il y a quelqu’un ?

Seul le silence me répond. Le désespoir me gagne. Je sais ce qui m’attend. Plus exactement, je sais ce que tout le monde croit savoir. L’opprobre, la honte. Peut-être le bannissement. Voire l’exil.

Je perds le contrôle. Je crie, je hurle, je vocifère. Je menace le saligaud barricadé derrière son miroir noir. Je tape, je cogne sur le mur devenu visible. La fureur m’aveugle.

Puis ma tête explose et tout devient noir.

Je reviens à moi dans un fourgon cellulaire. Mes yeux peinent à faire la mise au point. Mon crâne me lance. J’essaie de le toucher pour vérifier son état mais mes mains sont entravées.

– Tiens-toi tranquille connard !

Charmant.

Mon regard au-delà des vitres sales du véhicule est attiré par une affiche apposée sur la vitrine d’une boulangerie misérable.

« Interdit aux célibataires et aux chômeurs. »

Non, mais sérieusement.

© Gifnem29

8 commentaires sur “Retour de deuil

  1. Si la fin d’un PC vous amène à créer un petit bijou littéraire comme celui-ci, qui fend le cœur du lecteur… Que sera-ce quand la voiture vous laissera en plan? La fin m’emporte! Mieux qu’un drama ! Votre succès devrait être planétaire. Elle le sait, la contrôleuse de PE, que vous êtes un génie littéraire ? C’est Maman lyonnaise qui avait donné le meilleur conseil, quand vous nous informâtes du contenu de votre correspondance!

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      1. Je vais faire grimacer Norbert… Mais nous, nous roulons dans une vieille auto de marque française ( cocorico) qui accuse ses milliers de km … Et comme désormais le plein effectué en novembre nous dure jusqu’en mai… A quoi bon la remplacer avant d’y être contraints par la loi… Et puis il faut marcher, impératif de santé… Or pas moyen d’avoir envie de quitter son fauteuil quand vous nous écrivez de si bons textes!

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