Des inconvénients du célibat

Je déteste les lundis. Le lundi, je fais mes courses. Le plus rapidement possible. Tôt, très tôt. Pour éviter la foule et les couples.

Je ne vous l’ai pas dit. Je suis célibataire. Et je vis dans un monde dans lequel les célibataires ne sont pas les bienvenus. Et pas uniquement dans les clubs échangistes.

Chez le boucher.

– Bonjour monsieur.

– Tiens voilà l’enquiquineur ! Il veut quoi aujourd’hui quatre-vingts grammes de steak haché ou un demi-poulet ?

– Vous tenez la forme vous ! Non, je voudrais un morceau d’onglet. Cent/cent-cinquante grammes, s’il vous plaît.

– Et un onglet un ! Y’a un peu plus, je vous le mets quand même ?

– Combien ?

– Deux-cent-cinquante tout pile.

– Parfait, mettez juste la moitié.

– Ah non, mon petit monsieur ! Que voulez-vous que je fasse d’un morceau de cent-vingt-cinq grammes ?

– Le vendre à quelqu’un qui, comme moi, veut manger de la viande sans casser son PEL, et surtout sans mettre la moitié à la poubelle.

– C’est pas mon problème ça. Il va me rester sur les bras ce malheureux bifteck. Z’avez qu’à inviter quelqu’un, chépa moi…

– Bonne idée ça. Je vous invite. Apportez la viande. Je vous prêterai une grammaire… Non, laissez tomber.

J’ai changé de boucher. Puis j’ai arrêté la barbaque.

Pour ne pas me fâcher avec tous les commerçants de proximité, j’achète suffisamment de légumes pour faire du potage pour six. Résultat, je mange de la soupe pendant une semaine. Le dernier jour, je rajoute beaucoup d’épices.

Je déteste les vendredis. Le vendredi soir, je suis (de moins en moins) invité à dîner chez des amis. Mes amis sont tous en couple. Par conséquent, nous sommes toujours un chiffre ou un nombre impair. Et la table ronde n’est pas très à la mode. Par politesse, je choisis toujours la place sans vis-à-vis. Tous les samedis matins, j’ai un torticolis.

Forcément, je viens seul. Je ne veux pas dépendre de quelqu’un pour me ramener. Donc, passé le pastis de l’apéro, c’est eau pétillante. Pas de coq au vin ni de baba au rhum. Les couples se déchirent pour savoir qui picole, qui conduit. Au moins, je n’ai pas ce dilemme. Je me mets d’accord avec moi-même et basta. En fin de soirée, la moitié du couple est bourrée, et les filles font la gueule.

Une des particularités des membres d’un couple, c’est qu’ils se soutiennent pour arrêter de fumer. Le célibataire fumeur que je suis passe une bonne partie de sa soirée, au mieux sur la terrasse, au pire dans la rue. Parfois dans le garage.

Les mecs finissent ivres, invariablement. Si je n’ai pas eu la bonne idée de m’éclipser pour picoler chez moi, tranquillement, en regardant une rediffusion d’un numéro de Chasse et pêche datant des années quatre-vingts, l’affreuse litanie commence.

– T’as de la chance d’être célib, si tu savais.

– T’es tranquille, tu fais ce que tu veux quand tu veux.

– Et puis les enfants, c’est mignon tout ça, mais ça va un moment. Les pré-ados c’est chiant.

– Pas de problème de zapette.

– Pas de discussion zumba.

– Tu peux laisser traîner tes chaussettes sales.

À ce moment-là, mon paquet de clopes est vide. Il y a plus de monde sur la terrasse que dans le salon. La maîtresse de maison est allée voir si les enfants dorment, elle n’est jamais redescendue. Les autres femmes ont leur manteau sur le dos. On s’est déjà dit bonne nuit deux fois. Les scènes de ménage couvent.

Moi, je ne dis rien. Pour éviter de les insulter. D’en noyer un dans la piscine en plastique des gosses. D’en étrangler un autre avec la corde à sauter de la petite. Avant d’éventrer le dernier avec la pince à merguez. Ça prendra du temps, mais j’y arriverai.

Quand ces abrutis comprendront-ils que je ne vis pas dans le même monde qu’eux ? Plus exactement, que je ne vis pas dans leur monde. Le monde du couple.

Je déteste les samedis. Enfin je détestais à l’époque où je fréquentais les discothèques. Gratuit pour les filles, cinquante boules pour les mecs. Et elles veulent l’égalité des sexes ! Donc, cinquante euros à débourser juste pour entrer. Quand il veut bien me laisser entrer le costaud à la porte. Parce que passé trente ans, si tu te pointes seul à l’entrée d’une boîte de nuit, baskets ou pas, tu ne rentres jamais. Un mec de cet âge-là, seul, c’est louche. Ou pathétique. Il vient mater les minettes en tops transparents. Il va être saoul comme un cochon et nous créer des problèmes.

Déjà un peu plus tôt, au restaurant, après avoir attendu une demi-heure qu’une table se libère, alors que la salle était presque vide, le serveur m’a demandé trois fois si j’attendais quelqu’un avant de daigner prendre ma commande. Puis, il m’a assez vite fait comprendre qu’il faudrait que je libère la table, prévue pour deux personnes, assez vite, pour le service suivant. Un seul client, ce n’est pas rentable.

Puis au bistrot, même cirque avec la table. Renouvellement de votre consommation obligatoire toutes les vingt minutes, monsieur. Alors pourquoi les trois gamines à moitié à poil, arrivées avant moi, n’ont commandé qu’un café sans que ça le défrise le loufiat ?

J’ai fini par délaisser les bonnes adresses du centre ville. Et peu à peu, j’ai décliné les invitations à dîner.

Je ne réponds même plus au téléphone.

– Allo monsieur X ?

– C’est lui-même.

– Bonjour monsieur, je me présente. Je suis Jean-Kevin de la société Tartempion. J’ai l’honneur de vous annoncer que nous vous avons choisi pour bénéficier d’une offre exceptionnelle. Êtes-vous intéressé ?

– Sans doute, je vous écoute.

Blabla long et chiant.

– Nous vous attendons donc le seize de ce mois, pour retirer votre lot. En présence de madame.

– Pardon ?

– Je ne vous l’ai pas dit ? Votre lot de splendides couteaux conçus par notre chef coréen n’est valable que si vous vous présentez en couple. Un problème ?

– Ma femme est morte hier…

Bip, bip, bip…

Un petit conseil pour éviter ces malfaisants. Éviter de répondre au téléphone entre midi et deux. Ou ne décrochez qu’à la sixième sonnerie…

L’autre jour, j’ai voulu louer un tandem. Vous le croirez si vous voulez, il n’y en avait aucun à une seule place.

Non, mais sérieusement.

© Gifnem29

30 commentaires sur “Des inconvénients du célibat

  1. Avant de découvrir que j’étais momosexuelle, j’avais aussi le droit à la remarque que j’avais de la chance d’être seule. Contrairement à vous les terrasses m’ont toujours été ouvertes. Et les sites de rencontres ? Désobligeants, surfaits mais je suis avec ma douce depuis plus d’un an… belle journée

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  2. Non ce type désespérant n’est pas vous, puisque vous aviez dit précédemment que le jour des courses était le vendredi… Pour le rappel de l’utilité d’un congélateur, Maman lyonnaise est déjà passée. Faut-il vraiment se soûler ( beurk, je déteste l’alcool et son odeur) ou fumer ( beurk…etc) pour se sentir heureux ? Et le faire en société ? En ce qui concerne les enfants, ce type n’avait qu’à se mettre en couple et adopter ou procréer bien avant. Si ça ne m’intéressait pas pourquoi le déplorer maintenant ? Bref, pourquoi veut-il à tout prix fréquenter qui n’a rien à lui dire de constructif, de positif, de plaisant… Son problème, c’est de ne pas savoir s’assumer… Bref, d’après tout ce que j’ai lu auparavant, ce n’est pas du tout vous… Ou alors… dormez une bonne nuit et vous retrouverez votre sagacité, votre originalité, votre vraie personnalité… Qui n’a « besoin de personne » ( allez on chante, là !)

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      1. Non, bien sûr. Mais si le personnage avait accordé tant d’importance à ces objectifs, il aurait sans doute des alternatives plus ou moins satisfaisantes car il a bien une famille, cet homme? Il n’a pas surgi sur terre par génération spontanée. Donc autour de lui, il a bien dû construire un réseau de liens de substitution, plus ou moins actifs… Plus ou moins satisfaisants… Il n’est pas en plein désert affectif tout de même ou alors il s’est anesthésié. On est prompt à se penser désespéré un jour de blues… Il faut remonter à la surface au moins en constatant qu’il y a toujours plus malheureux que soi. C’est mon credo.

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  3. 😂😂😂. Je voudrais avoir la définition de « vie de couple ». Parce que je ne mange pas de viande. Monsieur prend son poulet de temps à autre à la ferme et utilise le congélateur 😉
    Il est souvent convié à partager le repas de midi chez ses mamies préférées où je n’ai nullement l’intention de le rejoindre.
    On m’a demandé une fois ou deux si nos enfants venaient pour les diverses occasions de rassemblement… Euh, non. Ils ont une vie loin d’ici.
    De toute façon nous avons chacun des enfants, mais pas ensemble 😂.
    Ceci étant, Bretonne un jour…. Je ne réponds pas sur ma vie personnelle et ceux qui ont insisté s’en souviennent.
    Mieux vaut être seul que mal accompagné 🌺
    Je te souhaite une excellente journée

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    1. J’adore l’expression: Nous avons des enfants, mais pas ensemble!
      Maintenant on parle de familles recomposées mais autre fois on racontait ce gag… A Hollywood on entend parfois : Chérie, tes enfants et mes enfants se chamaillent avec nos enfants!

      Aimé par 3 personnes

  4. Ah… si tous les célibataires du Monde voulait bien se donner la main… ! Une idée (comme ça)… sais-tu qu’en ce moment on recherche des personnes (avec une grande maison) susceptibles d’accueillir des (plus ou moins) jeunes femmes (plus ou moins veuves, et avec généralement des enfants, d’où la grande maison) Ukrainiennes ? (Oui, je sais, il y a plus de parenthèses qu’autre chose…).

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  5. très bon ce jourdhumeur et totalement vrai. Je suis passée par le célibat et c’est totalement vrai. c’est une autre façon de vivre. Je pense que c’est plus compris de nos jours quand même. allez, bon samedi !

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