La dernière tasse

(la rédaction de Jourdhumeur s’auto-remercie de s’être auto-soufflé le sujet de ce billet dans son article précédent ; elle s’auto-félicite d’avoir fait preuve d’une telle vivacité d’esprit ; en s’auto-remerciant)

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me raconte.

En l’an de grâce 2017, il se trouve que j’ai traversé une période compliquée. Bon, un peu comme tout le monde, au moins une fois dans sa vie. J’avais besoin de me vider la tête et la seule solution qui m’est venue à l’esprit était de marcher. Chaque jour, ou presque, pendant six mois, je marchais une dizaine de kilomètres, soit autour de chez moi, soit un peu plus loin en suivant les conseils de tout un tas de guides spécialisés.

Cet été-là fut assez chaud en Côtes d’Armor. Si, c’est possible. J’aimais beaucoup longer la côte du côté du Val André, notamment.

Un jour qu’il faisait particulièrement chaud, mes pas me menèrent le long d’une petite crique assez inaccessible et quasiment déserte alors que nous étions à la fin du mois de juillet. Je me promis d’y revenir en fin de journée pour me rafraichir. Ce que je fis.

La mer était basse et très calme, un vrai lac (expression assez stupide étant donné que les tempêtes sur les lacs peuvent être redoutables). Disons une mer d’huile. Sur le sable, un jeune couple et deux gamins. Un peu plus loin une dame seule. Je n’avais pas prévu mon maillot de bains, ni de serviette d’ailleurs, donc, discrètement je me dévêtis, un peu anxieux de découvrir un caleçon effiloché, voire troué (ma mémoire à court terme ne s’embarrasse pas de certains vils détails domestiques). Miracle, je portais un boxer qui pouvait, aisément passer pour un vêtement de bains.

La température extérieure frôlait les trente degrés Celsius et celle de l’eau ne réduisait pas certaines parties de l’anatomie masculine à la taille d’un pois chiche racorni. Avec délice, je m’immergeais dans l’onde, m’aventurant jusqu’à la limite, raisonnable, de mes épaules. Puis, je décidai de faire la planche, seul exercice aquatique que je maîtrise plus de deux secondes (onze secondes). Epuisé par cet effort surhumain, je voulus reposer mes pieds sur le rassurant sable. Problème, en l’espace de quelques secondes, et sans m’en rendre compte le moins du monde, j’avais dérivé de plusieurs mètres. Et je n’avais plus pied. Et je ne sais pas nager.

J’ai vu toute ma vie défiler devant mes yeux. Je me suis ennuyé ! D’une force !

Alors, j’ai décidé que je ne voulais pas mourir. Problème, mon temps était compté. Inutile de faire des gestes vers la plage ou de crier, personne ne me verrait et je risquais de boire la tasse encore plus vite. C’est à ce moment-là que j’ai senti le courant. Moins fort que les baïnes de l’Atlantique mais pour moi, à cet instant, plus fort que les chutes du Niagara. J’ai pris une grande inspiration, je ne sais trop comment, je suis parvenu à me mettre à plat ventre, tête vers la plage, et j’ai tapé des pieds comme un damné. Je ne me souviens pas de grand chose. Mais j’ai avancé. Quand, épuisé (pour de vrai cette fois), mes pieds ont cherché le sol dur, ils l’ont trouvé. De justesse. En mettant ma tête en arrière, je pouvais respirer. Hébété, je suis parvenu sur la plage où j’ai rejoint mes affaires sous le regard peu amène de la dame seule. Mon boxer mouillé était transparent.

Non, mais sérieusement.

© Gifnem29 – juillet 2022

11 commentaires sur “La dernière tasse

  1. Votre vision « lelouchienne » de la vie qui défile (et sans mouvement de caméra qui donne le tournis) est formidable (dans le sens communément admis de nos jours), merci pour cette bonne tranche de rigolade (bien que j’ai eu peur à un moment mais je savais que tout se terminerait bien puisque je vous lisais…) Bonne journée

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