Pions

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me raconte.

En septembre 1978, mes géniteurs adorés décidèrent de se débarrasser de deux de leurs enfants en les plaçant en prison, en pension, pardon. L’ainée y étant déjà.

J’eus la chance d’atterrir dans un internat réputé, Saint François à Lesneven, pour former, convenablement, les matheux. A l’époque, déjà, pour moi une racine carrée était un pied végétal mal formé enterré dans le sol. De plus, le collège/lycée en question affichait une volonté théologique car il était dirigé par un curé défroqué.

Je débarquais en quatrième, à douze ans et demi (en effet, j’avais un an d’avance que je m’empressais de perdre en doublant la quatrième afin de ne pas embarrasser mes camarades face à mes facilités scolaires), un âge raisonnable pour être plongé dans le monde du « démerde-toi ».

Mon premier choc fut la découverte de ma chambre. Elle couvrait une surface de deux cents mètres carrés dépourvus de la moindre décoration superflue, était garnie d’une soixantaine de lits, d’un évier et de deux WC. J’acceptais, bien volontiers, de la partager avec tous mes camarades dans la mesure où je n’avais pas le choix. Pour veiller à notre sécurité, l’établissement prenait en charge les émoluments d’un jeune homme qui reçut, de la part de nous-mêmes, le charmant sobriquet de « Facho » tant il était friand de discipline militaire, au sens strict du terme. Malheureusement, « Facho » nous quitta l’année suivante.

Il fut remplacé par « Angelo ». Cette fois, ma chambre était tout aussi grande et tout aussi garnie, mais elle comportait des cloisons, hautes d’un mètre vingt, qui assurait une relative intimité aux adolescents que nous étions. Pourquoi « Angelo », vous dites-vous ? Parce que tous les matins que le diable faisait, il nous réveillait en musique. Angelo Branduardi. Tous les matins. Douze dépressions nerveuses. Trois tentatives de suicide. Une tentative de meurtre.

Dans la journée, nous bénéficiions de la rigueur d’hommes d’âges mûrs qui veillaient sur notre bien-être en élevant la voix ou la main, voire les deux, afin de nous inculquer les rudiments de la bienséance, de l’invisibilité et de la peur. Ces messieurs étaient des retraités de la marine, férus de discipline et nostalgiques du supplice de la coque. Par conséquent, l’un d’entre eux fut surnommé « Mataf ». Curieusement, il goûtait peu sa dénomination puérile et se vengeait en distribuant, à tour de bras, des retenues, afin que nous profitions davantage des bienfaits de l’établissement.

Pour diriger cette formidable équipe, deux hommes se partageaient la tâche. Le préfet de discipline et le sous-préfet de discipline. Aucun surnom n’affublait ces deux mâles dominants, tant nous craignons pour notre intégrité physique si l’un ou l’autre était venu à en prendre connaissance.

Bien plus tard, dans les écoles de la république, j’ai connu des ASEN. Indignes descendants de nos pions d’antan, certains allaient jusqu’à sourire aux collégiens. Pauvre France.

Non, mais sérieusement.

 © Gifnem29 – août 2022

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12 commentaires sur “Pions

  1. Inculquer une discipline n’est pas agréable et souvent pas plus pour la personne qui dirige que pour le dirigé. Dans l’échiquier de la vie, on joue de nombreux rôles et on n’est souvent qu’un pion pour l’autre qui s’empresse de nous catégoriser comme nocif… La relecture de « Topaze » me paraît s’imposer, là, afin d’en rire après en avoir pleuré et en espérant ne plus blesser personne.

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      1. Je n’adhérai pas non plus le jour où j’ai pris une gifle de la part de mon père parce que je lui disais que je m’endormais au volant et qu’il valait mieux qu’il me remplaçât… J’avais 25 ans ! Et depuis j’ai tenté de ne pas du tout lui ressembler dans ma relation aux autres parfois sans succès car notre voix ou nos écrits peuvent blesser aussi… même sans le vouloir. Mea culpa, mea maxima culpa !

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  2. Je n’ai pas goûté aux joies des chambrées partagées. En revanche, les sévices infligés de jour dans le cadre de l’horaire scolaire classique ont tout autant marqué mon enfance : je revenais à la maison avec bleus, touffes de cheveux en moins, bosses et marques de main bien rouges sur les joues.
    Cela n’a guère porté ses fruits, ne comprenant pas plus vite ni mieux l’énoncé de l’exercice de mathématiques.
    J’ai trouvé la parade et me suis réfugiée chez les parias, les secrets honteux du bout du couloir : les littéraires.

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  3. En fait… C’est la généralisation qui m’inquiète, qu’elle concerne ceux qui nous ont heurtés comme ceux que nous aurions pu heurter à notre tour… Doit-on détester toute une profession parce que nous avons pâti (bis : on perçoit bien avec ce verbe ma détestation de l’art culinaire) de certains ou pu paraître excessifs nous aussi dans l’exercice d’une mission autoritaire ? Je n’ai jamais été pionne mais surveillante d’examen souvent… Et j’ai suspecté, voire réprimandé, des personnes qui se sont révélées candides aux actions ambiguës de mon point de vue! Perso j’ai toujours préféré louer les gens merveilleux.

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  4. Pensionnaire aussi, mais j’ai sans doute eu de la chance, pas de pions militaires mais des étudiants à lunette, college et lycée laic, et le mercredi, il y avait des frites, ce qui nous donnait un but : attendre le mercredi pour les frites et les 2h autorisées de sorties libres

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    1. même époque, mais lieux différents ! Les frites du mercredi (au collège), le boucan dans la cantine ! Mais déjà en Primaire c’était le même scénario ! Au lycée, on faisait le mur (parfois la nuit), et imitions ls signature du père pour valider nos retours, le jeudi je crois.

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  5. J’ai mis mes chats en pension car je devais voyager un an au Mexique. Chaque semaine je leur envoyais un message et un petit billet vert pour les surveillants. De retour au pays, mes chats étaient devenus des tigres. Depuis, je les élève à la maison, et les nourris exclusivement des meilleurs élèves (des petits matheux surtout) de la région. Autant dire que vous avez eu de la chance de ne pas m’avoir rencontré, quand vous étiez un jeune ado!

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