Profator

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande.

Alors, comme ça, l’éducation nationale embauche des contractuels pour boucher les trous dans les écoles, les collèges et les lycées, après les avoir formés pendant quatre jours. Mais ils sont complètement fous ! Quatre jours c’est beaucoup trop ! Ils ont largement le temps d’être formatés par les abrutis d’inspecteurs qui vont jouer les coqs devant eux, avant de leur déféquer dans les bottes dès qu’ils se pointeront dans les classes pour exercer leur métier inutile.

Je comprends l’inquiétude des parents. Toutefois, ils seraient surpris et, vraisemblablement affolés, de connaitre le pourcentage de profs qui n’ont jamais reçu la moindre formation, qui ont appris sur le tas.

Je me permets de vous proposer un extrait de mon admirable ouvrage, « Deux ou trois choses que je sais d’elle ou éducation nationale mon amour », dont vous pouvez faire l’acquisition ici-même, sous la forme PDF, au prix que vous déciderez vous-même, car je traitais, avec talent, de ce sujet, voici déjà quelque temps.

« Les formations et autres diplômes

Tout un chacun imagine les professeurs, auxquels il confie ses enfants chaque jour, les yeux fermés, le cœur plein d’espoir pour réussir à décrotter le petit dernier con comme une bûche et toujours fourré dans les jupes de sa mère, bardés de diplômes et suivant scrupuleusement les formations dispensées par l’éducation nationale.

Le jour où j’entamai mon tout premier remplacement en tant que maître-auxiliaire, je possédais, en tout et pour tout un Bac+3 en lettres modernes, licence obtenue avec moult difficultés, et zéro jour de formation. Je fus bombardé prof de Français dans deux Secondes, deux Premières et une classe de BTS génie optique option photonique (sic !), sans la moindre expérience.

Connaissez-vous beaucoup de professions dans lesquelles un jeune de vingt-cinq ans peut être appelé un samedi matin, pour commencer le lundi suivant à huit heures, sans déclarer le moindre stage, la moindre formation ou la moindre minute d’expérience ?

Ok, en cherchant bien, je pense qu’il en existe beaucoup. Toutefois, sans considérer que la position de prof soit au-dessus des autres, estimez-vous cela normal ?

A l’époque, nous étions tout un cortège de maîtres-auxiliaires à la disposition de notre hiérarchie. Nous devions être disponibles et mobiles. Globalement notre statut me convenait car comme nous étions pris pour des rustines à poser sur les trous des équipes pédagogiques, il nous arrivait assez rarement d’être confrontés aux agaceries administratives des établissements scolaires : prof principal, réunions inutiles en tout genre, pot de Noël etc… Nous arrivions sur la pointe des pieds pour poser nos semelles légères dans les empreintes profondes des titulaires indisponibles, nous repartions comme des fantômes, sans laisser de traces.

A l’instar de certains briquets ou mouchoirs, nous étions des profs jetables. Notre mission terminée, nous rentrions chez nous pour patienter près du téléphone sans recevoir de salaire. Je me dois d’être honnête. Pendant sept ans, je ne suis resté que deux mois sans travailler. Collèges, lycées, lycées professionnels, tout était bon. Une année, nommé sur deux établissements, je voyais des sixièmes le lundi matin et des BTS deuxième année, le lundi après-midi. Le grand écart.

Tous les ans, je me présentais au CAPES externe. Comme il s’agit d’un concours difficile, avec un programme précis émaillé d’auteurs oubliés et d’œuvres introuvables, il faut vraiment disposer de beaucoup de temps pour préparer sérieusement une telle échéance. Il faut maîtriser le latin, l’ancien Français et tout un tas de trucs totalement inutiles pour enseigner, comme la linguistique, mon cauchemar en fac. Très compliqué, voire impossible quand vous exercez pendant la plus grande partie de l’année, avec un minimum de sérieux, le métier correspondant au diplôme que vous tentez de décrocher. J’échouais lamentablement. Au bout de trois années d’ancienneté, il m’était possible de me présenter au CAPES interne. Programme très allégé, deux épreuves écrites, puis deux oraux en cas d’admissibilité. J’échouais lamentablement. Un beau jour, j’appris que notre ministère adoré avait décidé de mettre fin au statut de maître-auxiliaire. Il nous restait deux ans pour parvenir à être titularisés. Autant dire que je songeais sérieusement à me réorienter, vers l’administration territoriale ou la vente de substances anti-dépressives frelatées aux enseignants. Puis un petit miracle se produisit. L’éducation nationale sortit de son chapeau un tout nouveau concours, le CAPES réservé. Réservé, aux maîtres-auxiliaires. Pour éviter une révolution ou un accroissement du taux de suicide chez les jeunes, je suppose. Les maîtres-aux dans la rue, cela aurait pu faire du pétard. Donc deux sessions sont organisées. Le programme est le suivant. Nous devons élaborer, puis faire parvenir à notre hiérarchie, un dossier de huit/dix pages ultra documenté relatant notre expérience d’auxiliariat. Ensuite, nous subirons deux oraux. L’un axé sur le-dit dossier, le second se présentant comme un vulgaire entretien d’embauche avec psychologue et tout le tintouin. Nous devions remettre notre dossier une semaine après la rentrée de janvier. Une collègue, à peu près dans la même situation que moi, me demanda, le quatre ou cinq, où j’en étais. Catastrophe, j’avais complètement oublié. Il me restait trois jours pour pondre un dossier de dix pages… Je jette l’éponge, mais pas complètement. Je ponds une rédaction de six pages, sans aucune documentation, racontant avec humeur et un peu d’humour (je me balance des fleurs, mais ce sont eux qui me l’ont dit plus tard), les tribulations d’un maître-auxiliaire en Bretagne nord.

Cinq mois plus tard, rendez-vous à Paris. Le dimanche de la Pentecôte… Non, je ne me plains pas, au contraire. Un dimanche. Tant mieux, pas d’heures de cours perdues. Le jour d’une fête catholique. Tant mieux, je travaille dans le public, le laïc. Et surtout, contre toute attente, je suis reçu. Je décroche mon CAPES au rabais. Youpi ! Dans trente-cinq ans, je serai un heureux retraité de la fonction publique.

Me voilà donc diplômé. Je suis certifié. Je pourrais trouver ma place dans les salles des profs. En plus, automatiquement, mais ne me demandez pas pourquoi, je n’en ai pas la moindre idée, je suis surclassé Bac+4 et je gagne plein de sous supplémentaires. N’oublions pas, dans la liesse générale, que j’ai enseigné, pendant presque sept ans, sans l’ombre d’un diplôme.

Mon beau diplôme en poche, je m’attends à être inondé de stages et/ou de formations plus ou moins obligatoires. Que nenni. En dix-huit ans, j’assisterai à trois journées de formation. Et encore. Lors de mon année de validation de CAPES, je fus convoqué à deux journées censées me donner les clés pour ne pas être débordé par des élèves turbulents. Au bout de sept ans d’exercice, j’aurais jeté l’éponge depuis longtemps si les gamins dansaient sur les tables pendant mes cours. C’était tellement nul et pompeux que j’appelais l’établissement qui bénéficiait alors de mes lumières, pour le prévenir de ma présence le lendemain. Je ne désirais pas passer un deuxième jour à participer à des jeux de rôles stupides élaborés par des professeurs formateurs qui feraient mieux d’enseigner puisqu’ils savent comment faire, semble-t-il. »

Voilà voilà.

Non, mais sérieusement.

© Gifnem29 – août 2022

Publicité

19 commentaires sur “Profator

      1. Pour avoir fait une journée de formation au rectorat, je confirme… 4 c’est beaucoup trop ! Ils ne savent même pas de quoi ils parlent … j’ai appris plus en une journée dans mon école de rattachement à faire des photocopies pour mes collègues 😁

        Aimé par 1 personne

  1. En cette journée de rentrée scolaire, pour avoir passé toute une carrière en exercice et conservé un ressenti différent du vôtre … Il me paraît important de rappeler que tous les enseignants sont différents et que certaines inspections ont eu un réel intérêt. Sur tout le territoire, on trouve des professeurs de valeur et des élèves réceptifs qui prennent le meilleur de ces cours préparés avec conscience. Que certains jours la connexion intellectuelle entre tous ces facteurs n’ait pas été au top niveau ne signifie pas que tout le système soit mauvais. Un prof. ne cesse de se former, se reformer ( parfois se déformer, je vous l’accorde) jusqu’au dernier jour de l’exercice de son métier. Pour n’avoir jamais fourni deux fois de suite le même cours et vous avoir lu attentivement, je suis certaine que vous fûtes un excellent prof. et nous devons rendre hommage à tous ceux qui ont, comme nous, fait de leur mieux pour fonctionner correctement, qu’ils aient été adoubés ou pas, qu’ils aient été longtemps formatés ou jamais breefés mais pas mauvais pour autant. Vous aviez une licence et n’aviez pas quitté, du fait de votre jeunesse, le monde de la fac, vous n’étiez donc pas incompétent pour enseigner le français… Selon moi qui aime autant vous lire quotidiennement que je ne pourrais plus me passer de vous retrouver dans ce blog. Parmi tous les prétendants, qui « passeront » la sélection afin d’enseigner, beaucoup seront à la hauteur de leur tâche, je n’en doute pas… Il faudra juste déplorer les ratées inevitables… ( et j’ai de la peine pour tous les cours ratés et les élèves dans ce cas. ) Dans tous les métiers, on trouve des incompétents et des gens formidables. Tous les inspecteurs ne sont pas des petits caporaux. La dernière que j’ai rencontrée, à trois mois de mon départ, m’a totalement scotchée tant son discours était juste et enthousiasmant… J’ai presque regretté de m’en aller et retrouvé ma belle vocation… Car pour enseigner, il faut se sentir appelé ! C’est un sacerdoce et je doute que vous fûtes athée cette fois-là. Bon jeudi!

    Aimé par 2 personnes

      1. Certes, j’en ai connu aussi et j’ai aussi souffert de leurs ukases contradictoires… Mais comme j’ai aimé faire des recherches pour nourrir nos esprits, celui des élèves comme le mien… On va pas souffrir encore en se les remémorant ! Il y eut tant de moments exceptionnels, de communions d’idées, de grandeur vécue dans la culture… Ah c’était trop beau! Voilà ce qui me manque aujourd’hui !

        Aimé par 1 personne

  2. « que vous fussiez » mais trop de subjonctif me fait désormais mal au coeur ! Et « j’ai perdu l’accent, qu’on attrape en naissant… » ailleurs que du côté de Marseille, sur… Je ne sais plus quel mot… Voilà ce que c’est que répondre avec passion! Bonne fin de semaine !

    Aimé par 2 personnes

  3. C’est dingue. Fille aînée, professeur des écoles (29 ans) est titulaire d’un Master 2 de sciences de l’éducation 😔 puis elle a passé le concours.
    Même si je la trouve changée (formatée probablement, j’ai du mal à l’admettre), ça doit être bizarre de se voir parachuter des collègues qui n’ont aucune notion d’enseignement.
    J’avoue que c’est le dernier boulot que je choisirais 🤔

    Aimé par 1 personne

      1. Ce n’est ni question de salaire, ni question de mépris.
        Je ne choisirais pas ce job parce que je ne suis absolument pas pédagogue.
        Et puis d’ailleurs, l’éducation nationale ne veux pas des psychologues 😁.
        Je n’ai vraiment pas la philosophie de la cagnotte, sinon je ferais moins de bénévolat, je mettrais mes diplômes en avant ?
        Je préfère mon trou et mes chevaux 😉

        Aimé par 2 personnes

      2. J’ai réagi à « se voir parachuter des collègues ». J’ai perçu « se voir » comme une critique négative… Mais c’était donc positif. En tout cas je vous estime et vous parle volontiers car j’apprends de vous aussi. Dans le parachutage, des adjuvants atterrissent aussi, c’est certain.

        Aimé par 2 personnes

      3. Juste une réflexion. Elle a des gamins qui arrivent en CP sans parler Français. Je ne suis pas en phase avec ma fille mais ça ne doit pas être simple tous les jours.
        Elle est dans un secteur de banlieue parisienne.
        Mais c’est peut être un réel problème de ne voir qu’un salaire.

        Aimé par 2 personnes

      4. Enseigner dans une classe prépa n’est pas plus facile, m’apparaît-il, car il faut être capable d’apporter, dans toutes les situations, un réel savoir, une vraie méthode, un réel plus.Tout ce temps passé à fournir un cours construit, structuré et documenté est encore plus ardu pour les neurones face à des élèves très instruits… Tout enseignement réclame du savoir et du savoir-faire.

        Aimé par 1 personne

  4. je suis d’une génération où les profs ne manquaient pas. Là… je pense qu’une journée ou 4 ans, ce qui compte c’est aussi le charisme pour s’imposer devant les élèves et les passionner. mais quand même ! comment ne pas s’affoler devant tous ces postes vacants, que ce soit dans l’universitaire ou le commerce, ou les médecins ? docteur, formation 4 jours aussi ? allez, je reprends mon livre car je suis trop déçue par tout le reste

    Aimé par 3 personnes

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s