La Cité du Soleil

Le sachiez-vous ?

L’Afrique du Sud est, avec les Etats-Unis, l’un des deux pays de notre planète à ne pas avoir de nom. C’est un peu comme si la France s’appelait l’Europe de l’Ouest. Mais ce n’est pas sa seule particularité.

Pendant de nombreuses années, le système judiciaire sud-africain s’est systématiquement trompé, en incarcérant les gentils et en laissant en liberté les méchants. C’est une conception assez particulière de la justice, mais, il paraît que ça marchait très bien. Surtout si vous étiez blanc et riche.

L’Afrique du Sud fonde une partie de son PIB sur le tourisme. Et plus spécifiquement les safaris. Photos, bien entendu. Vous savez, comme moi, que les safaris destinés à massacrer des animaux protégés sont, évidemment, proscrits de cette terre de liberté et de justice… Ah ben non, pas de justice… A part pour les animaux blancs et riches. Et les zèbres, mais une fois sur deux seulement.

Ce petit malin d’état se targue, en outre, de posséder trois capitales. Le Cap, Pretoria et Bloemfontein (et pas Johannesburg, bande de petits malins). Comme si une seule capitale ne suffisait pas. En réalité, les Afrikaners se sont rendus compte qu’une seule ville ne pouvait accueillir toute la misère dans un ghetto. Il fallait au moins trois ghettos. Bizarrement, le plus grand, Soweto, se situe à Johannesburg, va comprendre Charles. D’ailleurs, personne ne comprend, à part Ted (oui, bon, je peux bien faire des blagues Carambar pour détendre l’atmosphère, non ?)

Durant les belles années, celles de la justice expéditive, l’Afrique du Sud construisait, en veux-tu en voilà, des îlots de résidences sécurisées, afin que les blancs riches puissent vivre confortablement sans avoir à supporter la misère endémique de leurs compatriotes à la peau halée. Il s’agissait de bunkers géants équipés de tout le nécessaire et le superflu, pour pouvoir vivre en autarcie et ne jamais croiser la route des indigènes dangereusement drogués. De véritables petites villes. La plus célèbre se nommait « Sun City ». Elle hébergeait une communauté d’extra-riches bien blancs, à l’abri des périls extérieurs grâce à des fils de fer barbelés, des milices armées jusqu’aux dents et des chiens formidablement dressés à reconnaître la couleur de peau d’un être humain, afin de lui mordiller les mollets et plus si affinités. Dans les années 80, la communauté internationale commençait à s’émouvoir du traitement réservé à la population non-blanche du pays. C’est pourquoi, des associations humanitaires poussèrent les gouvernements à pratiquer un embargo « light ». « Sun City » était connue pour attirer les artistes à l’aide de cachets mirobolants. Malgré l’embargo officieux, l’une des dix plus grandes rock-star de l’époque accepta de s’y produire contre un chèque couvrant le financement de sa consommation annuelle de cocaïne. Rod Stewart. Il était au top du top alors. J’avais même acheté un double album live de toute beauté (« Da ya think I’m sexy », « Young turks », « Sailing » etc). Eh bien, sa carrière connue une véritable descente aux enfers pour avoir négligé les avertissements de « Amnesty International ».

En revanche, les Rolling Stones et Elton John se portent bien, merci pour eux.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

Club Dumas – Arturo Perez-Reverte

Club Dumas – Arturo Perez-Reverte – Le livre de poche (J.C. Lattès)

Mesdames et messieurs, devant vos yeux ébahis, votre serviteur vous annonce qu’il est parvenu à lire, intégralement, le roman d’APR, intitulé « Club Dumas ». Mais ce ne fut pas simple.

Je tiens APR comme l’auteur d’un des dix plus grands romans que j’ai lu dans ma vie, il s’agit du « Tableau du maître flamand », une merveille. A dire vrai, j’ai aimé tout ce que j’ai lu d’APR. C’est original, maîtrisé, documenté, exigeant.

Comme je suis un grand lecteur de Dumas (ses romans fleuve, car ses courts romans sont très mauvais, selon moi, genre « Le château d’Eppstein », une purge), je partais confiant. Les premières pages ont confirmé mon enthousiasme. Seulement, au bout de deux ou trois chapitres, les choses se sont compliquées.

APR est un garçon intelligent et cultivé. Un grand écrivain, assurément. Toutefois, parfois, le grand écrivain manque, un peu, de modestie. Ce roman est truffé de références aux livres rares, aux incunables. C’est indigeste. Le latin, les abréviations incompréhensibles, l’érudition livresque ont failli me lasser. Mais, j’ai tenu bon. Et j’ai bien fait, car la fin est à la hauteur du talent de monsieur APR.

Je donne rarement des conseils, car je n’aime pas trop en recevoir, mais si vous décidez de vous lancer dans la lecture de ce roman, avant d’entamer le premier chapitre, prenez le temps de feuilleter le bouquin pour jouer au jeu des sept erreurs.

Non, mais culturellement.

Jourd’hu

Libre arbitre

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je recycle.

(texte écrit à l’époque où je pensais devenir un essayiste convaincant et un contradicteur engagé contre l’éducation nationale ; j’ai laissé tomber ; en vous remerciant)

Analyse sans méthode

Pendant les quinze dernières années, j’ai travaillé au collège. C’était un choix. Pas toujours compris d’ailleurs. Il suffit de se présenter à un inconnu en tant que professeur, et trois fois sur quatre, il vous demandera le nom du lycée dans lequel vous exercez. Il semblerait que plus les élèves sont âgés plus l’enseignement est noble. Une année, j’ai été super noble. J’avais vingt-huit ans et, en formation complémentaire, un de mes élèves avait quarante-deux ans. Ne me demandez pas ce que signifie « formation complémentaire », j’ai complètement oublié. De toute façon, il ne venait jamais en cours. J’ai choisi le collège car c’est plus simple, en tout cas dans la discipline que j’enseigne, le Français. J’admire presque mes collègues de lycée qui se tapent des trente-cinq copies par classe, en général quatre classes, au moins une fois par mois pendant neuf mois. A raison de trois copies corrigées à l’heure, s’ils veulent se montrer professionnels, cela donne l’opération suivante :

– 35 x 4 x 9 = 1260 copies par an

– 1260 : 3 = 420 heures de corrections

A peu près douze heures par semaine penché sur son bureau à déchiffrer les pattes de mouche de lycéens rarement inspirés par Montaigne ou Duras. En collège, vous pouvez diviser ce temps par deux. Large.

Alors oui, au collège, vous faites professeur et gendarme. Tout est question d’autorité. Ne perdons jamais de vue que nous avons entre vingt-cinq et trente morveux face à nous. Ce n’est pas une meute de loups affamés. Ce sont des gosses. D’accord, il faut compter avec les 15% réglementaires de dingos. Une règle non écrite, et due au hasard, établit que vous trouverez (presque) toujours 15% d’emmerdeurs dans une classe de collège. Entre trois et quatre par classe. Mais des emmerdeurs de onze à seize ans, des emmerdeurs gérables. La plupart du temps. Des bavards, des mal-élevés, des fainéants, des insolents, des pétasses, des fils à maman, des fils à papa, des filles à papa/maman, des retardataires pathologiques, des absents, des désinvoltes, des moi-je-sais-tout, des malades des boyaux de la tête, des péremptoires, des qui sentent, des pouilleux, des pleureurs, des joueurs, des clowns, des inclassables, des crétins congénitaux, des deux de tension, des douze de QI, des blondes, des procéduriers, des j’ai oublié m’sieur, des voitures volées, des casse-bonbons. Mais très peu de vrais méchants. En vingt-cinq ans, j’ai dû en croiser trois. Un dealer de quinze ans qui se prenait pou Tony Montana, une bizarre qui ressemblait à Nina Hagen sans jamais avoir entendu parler de la chanteuse allemande et un BEP ivre mort qui avait dix-neuf ans.

Quand j’étais jeune prof, j’ai davantage travaillé au lycée qu’au collège, avant d’être titularisé. Les inspecteurs m’adoraient. Ils venaient me voir tous les ans. Parfois deux fois par an. Pour eux, c’était comme un jeu de venir faire chier les maîtres auxiliaires, feus les profs remplaçants sans réussite à un concours de l’époque. Une année, lors d’une de ces chouettes visites, j’étudiais un texte avec des Premières. Bien entendu, comme tout prof inspecté qui se respecte, j’avais bétonné ma séance. Du lourd piqué dans les annales et tout et tout. Lors de l’entretien qui suivit, l’inspecteur me reprocha, entre autres choses, d’avoir lu moi-même le texte à haute voix. De cette manière, j’avais empêché un des élèves de s’approprier la prose d’un grand écrivain des Lumières. Bon, très bien, je le note pour la prochaine fois. Celle-ci arrive dès l’année suivante. Nouvelle inspection, nouvel inspecteur, nouveau bétonnage en tenant compte des remarques de la précédente inspection (si, si, tout de même). Etude d’un texte d’un grand connard des Lumières. Pierre-Steven veux-tu bien nous lire le texte s’il te plaît. Débriefing avec l’inspecteur qui me reproche d’avoir fait lire le texte à un élève ânonnant et butant sur la moitié des mots alors qu’une lecture de ma part aurait été plus vivante, plus explicite. Punaise ! Ils ne peuvent pas se mettre d’accord ces parasites ! Ils n’ont rien d’autre à foutre en plus.

Aucun des deux guignols n’avait rien trouvé à redire sur mon interprétation de Voltaire ou de Montesquieu. Forcément, bétonnage piqué dans les annales, je vous ai dit. D’autant que pour arrondir leurs fins de mois, ce sont eux qui écrivent les annales. Pas question de tenter le moindre hors-piste ! Hou la ma pauvre dame ! C’est qu’il faut rester dans les clous avec notre patrimoine littéraire ! Pas question de trahir Molière ou Hugo ! Je les imagine bien tous les deux sur leur nuage à échanger des commentaires.

Jean-Bapt’ : « Si tu entendais tout ce qu’ils trouvent à analyser dans mes petites comédies, enfin, celles de Pierre. J’ai jamais pensé à tout ça moi. Je voulais juste faire marrer les gens et un peu faire chier le roi. Mais pas trop hein ! La zonzon, très peu pour moi. »

Totor : « Figure-toi mon ami que certains enseignants

Décortiquent mes vers comme d’autres des langoustines

Pour leur faire dire ainsi Hugo c’est le plus grand

Alors que j’écrivais pour gâter mes coquines. »

L’explication de texte (ou analyse littéraire ou lecture méthodique, les « hautes instances »…), c’est la négation de la littérature. Vouloir modeler les esprits de jeunes gens en leur affirmant que tel auteur a voulu exprimer telle idée, est une ânerie sans nom. Très peu d’écrivains livrent leurs œuvres avec des notes décryptant les personnages et les situations. Le sel de la lecture réside dans l’interprétation personnelle de chaque lecteur. Même si Flaubert dresse le portrait d’Emma Bovary, chacun s’imagine l’héroïne à sa convenance. Blonde, brune, rousse, peu importe. Certains argueront qu’il ne faut pas négliger les symboles (la pureté de la blonde ? la fourberie de la brune ? la rousse irlandaise ?), que les symboles sont l’essence de la littérature. Je ne suis pas contre. Je m’en servais dans la mesure de leur intérêt pour comprendre le texte, moins pour l’analyser. Les symboles présentent souvent des aspects plus annexes. Ils rajoutent de l’humour par exemple.

Je me souviens d’une interrogation de lecture sur une œuvre au « programme » (je tâcherai de revenir sur cette notion fort nébuleuse de programme…). Les gamins avaient bénéficié de six semaines pour lire deux-cents pages (sic!), trois avaient échoué en soins intensifs, deux avaient porté plainte contre moi pour maltraitance. Je posais quelques questions pour vérifier qu’ils s’étaient bien usés les yeux sur ce nombre indécent de pages, puis je leur demandais de dresser le portrait de l’héroïne. Une petite mignonne, bonne élève, se mit à pleurer. Je m’approchais et elle me confia qu’elle n’avait pas eu le temps de lire l’œuvre en question sous prétexte que ses parents avaient cru bon de déménager en pleine année scolaire et que son bouquin s’était égaré au fond d’un carton des « Déménageurs bretons ». N’écoutant que mon petit cœur sensible, je lui dis que c’était tant pis pour sa gueule. Cependant, je rajoutais qu’elle pouvait sauver les meubles en traitant l’un des exercices qui demandait de décrire le personnage féminin principal. Je lui rappelais que je leur avais expliqué que chaque lecteur pouvait donner sa propre interprétation d’un protagoniste de l’histoire, quand bien même l’auteur aurait décrit sa pouffiasse sur quarante-deux pages. Pour faire le portrait de l’héroïne, il n’était donc même pas nécessaire d’avoir lu le livre. Elle me sourit et s’exécuta avec brio. Je n’avais, de toute façon, vraisemblablement pas lu le bouquin insipide, pioché dans l’indigeste littérature jeunesse à laquelle notre dernier ministre en date voulait rendre ses lettres de noblesse. En fait, il avait un beau-frère qui écrivait tellement mal qu’il n’avait trouvé qu’un éditeur pour la jeunesse. La petite mignonne obtint un quatre sur dix qui raviva son torrent de larmes agaçantes. Je mis deux sur dix à Jean-Kevin, dont les oreilles avaient traîné, et qui me rendit le texte suivant : « Mon hérione ses P.H. Pasquelle et bonne et blonde et pasquelle aime les iench ». Je ne retranscris pas en intégralité le nom de cette riche héritière étasunienne pour éviter un procès inique.

Me revient également en mémoire, le souvenir d’un cours en première année de fac, sur La Condition humaine. Tout à sa suffisance et à ses nombreuse absences, notre prof (une célébrité de l’UBO qui passait son temps à donner des conférences à Prague ou à Varsovie, en tout cas là où personne n’osait remettre en cause ses théories fumeuses, ou à lutiner la jeune première de la pièce de théââââââtre qu’il montait ; la pièce pas la jeune première… Ah si, les deux en fait), notre prof donc, enfin celui qui recevait un salaire indécent pour assurer cinq heures de cours par semaine, notre prof donc, décida de nous confier l’étude de l’œuvre sous forme d’exposés. Une manière comme une autre de ne rien faire les jours où il daignait nous honorer de sa présence. Par parenthèse, c’est une technique intéressante pour se reposer un peu, pendant un petite semaine disons, en novembre ou en mars, face à une classe de Quatrième particulièrement limace. Parmi les sujets qu’il s’était creusé la tête à trouver dans un Profil, je choisis l’érotisme dans La Condition humaine, en compagnie d’une charmante demoiselle à qui je comptais bien démontrer l’opportunité d’un tel choix. Nous proposâmes une étude osée mais parfaitement réaliste de l’incipit du roman, estimant que le crime de Tchen, son premier, était décrit par Malraux comme une perte de virginité. Les hésitations, la maladresse, la moustiquaire déchirée, le sang, le poignard phallique, tout cela tenait la route. Notre cher professeur émérite (des baffes?), frôlant l’apoplexie, poussa des hauts cris, nous accusant presque de perversité, alors que nous ne faisions qu’une analyse qui sortait un peu des sentiers battus, et pas une quelconque étude diligentée par une maison d’édition. Il abjura notre travail et nous obligea à le revoir intégralement. Heureusement pour nous, nous ne revîmes plus cet incompétent patenté de tout le semestre.

Cet homme intelligent, cultivé, raffiné même, n’acceptait pas que deux branleurs de vingt ans développent une vision originale d’une œuvre qu’il pensait maîtriser depuis de nombreuses années. Parfois, nous nous demandions s’il ne croyait pas mieux connaître le bouquin que Malraux lui-même. Que craignait-il au fond ? D’être dépassé sans doute.

Ces profs de fac ont réussi à me dégoûter, à vie, de plusieurs auteurs, et pas des moindres, Malraux donc, Molière (avec le même prof, en deuxième année…) et Céline, pour citer les principaux. Leurs cours soporifiques et sans originalité ne m’ont pas du tout donné envie d’enseigner. Quoique.

A ma grande détresse, je n’ai pas eu le courage de détruire les règles établies quand j’ai enseigné au lycée. Je devais rester dans les clous pour ne pas compromettre les chances des élèves à l’oral du Bac. Je connais trop les profs examinateurs, dont je faisais partie, avant même d’être reçu au CAPES et donc titularisé, pour les extraire de leur torpeur en leur proposant des candidats pétillants d’intelligence et de surprise. Rien ne vaut une bonne vieille analyse classique couverte de toiles d’araignée pour obtenir une bonne note. C’est en partie pour cette raison que j’ai décidé de ne plus propager la parole consensuelle au lycée. En revanche, chaque fin d’année, j’étais réquisitionné pour torturer les candidats au Bac de Français. Toute la journée, j’entendais des jeunes réciter le cours de leur prof, donc celui des Profil d’une œuvre ou des annales. C’était d’un ennui abyssal. Vers quatorze heures trente quinze heures, invariablement, je piquais du nez. Je devais déployer des efforts de concentration pour écouter pour la vingtième fois de la journée l’analyse insipide d’un extrait de Candide, totalement pompé. De guerre lasse, quand le débit était correct, le sourire en place et la volonté manifeste, je collais un quatorze.

Puis le miracle débarquait, sans prévenir, souvent en fin de journée. Allez savoir pourquoi. Une jeune fille un peu mélancolique, une mèche noire cachant ses yeux inquiets s’installe face à moi en murmurant un bonjour inintelligible. Je me prépare psychologiquement à une énième version attendue de l’incipit de Germinal. Au bout de la deuxième phrase, je comprends que la gamine kiffe grave la littérature. Elle me propose une analyse fine et pertinente du cheminement de Lantier dans le petit matin (ou soir) frileux. Elle ose des comparaisons incroyables qui me font rire sans la déstabiliser. Une formulation inédite, un peu maladroite, mais si fraîche que je lui octroie un dix-neuf amplement mérité. Contre toutes les règles établies par une bande de crétins, je lui annonce sa note. J’ai droit à l’un des plus jolis merci souriant qu’il me fut donné de voir et d’entendre de toute ma vie. Une autre fois je mis vingt sur vingt à une ado qui me parla des Femmes savantes pendant quinze minutes sans que j’y comprisse un traître mot.

Le collège ne présente pas l’inconvénient de l’analyse littéraire. Il est possible d’en dispenser un peu, certainement, mais elle ne fait pas partie des sacro-saints programmes (à vrai dire, c’est une supposition car je ne me suis jamais penché sur ces textes illisibles et assommants). En tout cas, l’épreuve du DNB n’est pas suffisamment stupide pour demander une lecture méthodique. Il faut juste répondre à des questions après avoir lu un texte. Ce sera bientôt un QCM, paraît-il.

Toutefois, rien n’interdit au prof de collège un peu frondeur, de confronter des jeunes publics à l’analyse littéraire, dans le but de les affranchir de l’explication convenue. En cinquième et en quatrième, je prends le temps de l’initiation. C’est assez amusant. J’essaye de faire comprendre à des lecteurs en herbe, voire des lecteurs en pousse, voire des Jean-Kevin, qu’ils ne doivent jamais considérer les explications littéraires de leurs professeurs pour des paroles d’évangile. Surtout dans des établissements laïcs.

Une petite pause s’impose.

Si, si. Je vois bien que vous froncez les sourcils. Vous, le grand avec le pull rouge. Vous vous dites :

– Mais pour qui il se prend celui-ci ? Pour le ministre de l’éducation nationale ? Pour les « hautes instances » ? Il croit qu’il va révolutionner l’enseignement ou bien ? Tiens, je vais aller prendre un yaourt dans le frigo, ça me changera les idées. Il m’énerve le prof là…

Alors, en vrai, non. Je ne veux rien révolutionner du tout. Rappelez-vous le mammouth… J’essaye simplement de démontrer la bêtise et l’inutilité d’une forme d’éducation dispensée aux jeunes. Et ne mettez pas de sucre dans votre yaourt, pensez à votre diabète.

Reprise du discours. Et si le pull rouge n’est pas content, il peut toujours écrire à mon éditeur pour se plaindre. Il transmettra.

Pour étayer ma théorie, j’ai choisi le poème le plus célèbre de la poésie française après Tirlipinpon sur le chihuahua de Carlos, le fantaisiste pas le terroriste, Le Dormeur du val d’Arthur Rimbaud. Il est si illustre que son « explication » ne souffre d’aucune contestation.

Pour mémoire.

C’est un trou de verdure où chante une rivière

Accrochant follement aux herbes des haillons

D’argent, où le soleil de la montagne fière,

Luit ; c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort ; il est étendu dans l’herbe sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

Il dort dans le soleil la main sur sa poitrine,

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Vous pouvez en profiter pour l’apprendre. Il fait toujours son petit effet en société ou juste après la blague grivoise de tonton Marcel à la fin d’un repas de famille. Que cet ouvrage serve aussi à cultiver ses lecteurs flatte fort mon ego. Et tiens, tant qu’à faire je vous conseille d’en écouter la version que Serge Reggiani déclame avant de chanter Le déserteur, envoûtant.

Les spécialistes de la poésie du dix-neuvième siècle sont formels, le soldat dont parle Rimbaud est mort. C’est une absolue certitude. C’est indéniable, incontestable, indiscutable, irréfutable, flagrant. J’arrête là les synonymes, car je suis entièrement d’accord. Mais ce n’est pas pour cela que j’ai raison.

Après tout, Rimbaud lui-même écrit « dormeur » et surtout « dort » à plusieurs reprises. Joue-t-il sur les sonorités, les métaphores ? Ou était-il si « premier degré » qu’il n’a glissé aucune malice dans son texte ?

Au final, peu importe. Chacun choisit à sa guise. Si vous y voyez une jeune ballerine russe aux prises avec un chausson récalcitrant, je vous croirai, a priori. Mais vous allez galérer pour me convaincre.

Soyons méthodique, listons tous les éléments du poème qui poussent à la pensée communément admise qui veut que le soldat soit mort.

– un trou de verdure = une tombe.

– chante = les chants liturgiques lors des enterrements catholiques.

– une rivière = depuis l’antiquité, en littérature, l’eau qui coule symbolise le passage de la vie à la mort.

– un soldat = le métier de soldat, par définition, côtoie la mort.

– bouche ouverte = les muscles de la mâchoire se relâchent dans la mort, il faut fermer la bouche des défunts.

– tête nue = un soldat vivant ne se sépare pas de son casque.

– et la nuque baignant dans le frais cresson bleu = le cresson pousse en milieu aquatique ; personne ne met sa tête dans l’eau pour dormir.

– dort = les trois-quarts du mot mort.

– pâle = couleur de la peau d’un mort.

– lit vert = l’hiver, la saison de la mort.

– pleut = pleuvoir, proche de pleurer ; on pleure un mort.

– glaïeuls = anciennement les fleurs mortuaires.

– les pieds dans les glaïeuls = qui dormirait les pieds dans des fleurs ?

– un enfant malade = image de la mort au dix-neuvième siècle.

– il a froid = la froideur cadavérique.

– les parfums ne font pas frissonner sa narine = ses sens ne répondent plus.

– il dort dans le soleil = pas très prudent pour un vivant qui risquerait le coup de bambou.

– la main sur sa poitrine = position classique des défunts, la main sur le cœur, dans l’imagerie des chevaliers et dans la religion catholique.

– il a deux trous rouges au côté droit = pas besoin d’avoir Bac+5 pour comprendre que ces trous ont été provoqués par des balles.

Dix-neuf preuves de la mort du soldat. Et encore, en cherchant bien, il doit en rester deux ou trois. Convaincant, non ?

Pourtant ces affirmations peuvent être détournées pour s’amuser et pour justifier l’interprétation contraire : le soldat dort.

– un trou de verdure = un abri naturel, la prudence.

– chante = les hommes chantent à toutes les occasions, gaies ou tristes.

– une rivière = l’eau est un des éléments essentiels de la vie.

– un soldat = heureusement que tous les soldats ne meurent pas à la guerre.

– bouche ouverte = vous connaissez beaucoup de gens qui dorment la bouche fermée ? Et puis, il est peut-être enrhumé pépère.

– tête nue = ils avaient des casques les soldats au dix-neuvième siècle? Et puis essayez de dormir en portant un casque.

– et la nuque baignant dans le frais cresson bleu = un peu de fraîcheur sur la nuque, rien de mieux pour combattre la chaleur ; sauf qu’on risque d’attraper un rhume.

– dort = les quatre-quarts du mot dort.

– pâle = pigmentation très courante de la peau humaine sous nos latitudes.

– lit vert = belle image pour l’herbe, non ?

– pleut = cf la rivière.

– glaïeuls = c’est joli les glaïeuls, c’est la fleur préférée du leader des Smiths.

– les pieds dans les glaïeuls = ce jeune homme souffre d’un problème qui ne prête pas à sourire, il pue des pieds. Alors, hop, dès que possible, il se trempe les arpions dans du parfum naturel (oui bon, je fais ce que je peux…).

– un enfant malade = j’ai déjà vu des enfants guérir ; moi-même enfant, j’ai été atteint d’une… Ok, on s’en fout. Et puis, j’ai inventé l’image de « l’enfant malade » symbolisant la mort au dix-neuvième siècle.

– il a froid = quand vous dormez, votre température corporelle baisse de près de deux degrés Celsius, d’où cette sensation de froid au réveil et le besoin d’un drap même lorsqu’il fait très chaud.

– les parfums ne font pas frissonner sa narine = il s’est enrhumé avec sa tête dans le cresson cette andouille, donc son nez est bouché.

– il dort dans le soleil = pas très prudent, certes, mais il s’est endormi à l’ombre, la Terre tourne.

– la main sur sa poitrine = et pas les deux comme le voudraient les catholiques ou un gisant.

– il a deux trous rouges au côté droit = et non pas au côté gauche ! Les armes à feu de l’époque n’étaient vraiment efficaces qu’à bout portant, il peut s’agir de blessures sans gravité. Ok, ce sont peut-être des éclats d’obus ou des perforations provoquées par une lame, mais vous chipotez là. Je peux aussi imaginer des vêtements déchirés et des dessous rouges…

Voilà, voilà…

Franchement, je suis assez fier de moi. Je m’étais promis de proposer cette vision du texte un jour d’inspection, juste pour voir la tête de l’inutile venu juger du classicisme obligatoire de mes cours pour ne pas pervertir les cerveaux malléables de nos petits collégiens.

Et attendez de voir ce que je peux faire avec Oui-Oui et le taxi jaune.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

Civisme (pacem para bellum)

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je rêve de posséder un tractopelle.

J’ai déjà eu l’occasion de vous dire que je demeurais dans une « maison de famille », hors saison, pour des raisons un peu compliquées à vous exposer ici. Cette résidence se situe tout au bout d’un chemin, face à la mer. Un emplacement qui doit en faire baver certains, même si la construction elle-même est loin de rivaliser en élégance avec ses voisines. Juste devant la maison, un espace permet aux automobilistes aventureux de faire demi-tour, voire, si le panneau de stationnement interdit ne retient pas leur attention, de s’arrêter quelques temps pour profiter des joies de la plage au sable fin, mais humide. L’endroit peut accueillir une demi-douzaine de voitures, si les chauffeurs font preuve d’un minimum d’habileté au volant.

Malgré le ouikène prolongé, je n’ai pas vu grand-monde cet après-midi. Une famille dans un gros SUV est restée une petite heure sur la plage déserte, un homme seul au volant d’une R5 déglinguée a médité quelques minutes sans quitter son véhicule, et c’est à peu près tout. Et puis, voilà une demi-heure, un fourgon blanc (tiens tiens…). Non contents de flirter avec les horaires du couvre-feu (mais de cela je ne les jugerai point), monsieur et son épouse ? sa maitresse ? sa fille ? sa belle-mère ? se sont garés à quelques centimètres de l’entrée de mon terrain, obstruant de fait l’accès, y interdisant l’abord ou la sortie.

Je suis un garçon calme, dépourvu de muscles et du gène de la bagarre. Toutefois. Toutefois, dans mon top 10 des emmerdeurs patentés, les automobilistes sans vergogne frôlent le tiercé gagnant. Une cigarette au bec, je parcours les quelques mètres qui me séparent du portail. Je constate que le fourgon blanc bouche complètement l’entrée, alors que l’espace derrière lui est intégralement vide. Juste à ce moment, le couple remonte de la plage. Vingt-cinq ans, des tatouages bon marché, des indices qui auraient dû me mettre la puce à l’oreille.

Moi : Bonjour monsieur, bonjour madame. Pardonnez-moi, mais quel intérêt éprouvez-vous à vous garer pile devant l’entrée de la propriété, lorsque tout le parking, qui n’en est pas un, vous est entièrement dévolu ?

Monsieur : Ben quoi, vous alliez sortir. C’est le couvre-feu non ?

Moi : Je n’avais pas prévu de sortir, en effet, cependant, il n’était pas inenvisageable que quelqu’un me rende visite, voire qu’un véhicule de secours ait besoin de l’accès, comme à la plage que vous bouchez également. Quant au couvre-feu, il me semble que vous êtes plus loin de chez vous que moi.

Monsieur : Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

(ma petite expérience en matière d’altercation avec vos semblables m’a appris que le passage au tutoiement n’est que très rarement gage de future qualité dans l’échange cordial)

Madame : Viens Bébé, on s’en branle de ce bourge.

Certes mon accoutrement, composé d’une veste de tweed vert foncé réhaussée de coudières en daim, d’une délicate chemise lilas en popeline et aux boutons de nacre, d’un foulard bistre négligemment noué autour de mon cou, d’un jodhpur brun et d’une paire de docksides bicolores de bon aloi, pouvait créer un doute sur ma position sociale dans l’esprit de cette jeune femme au maquillage outrancier. J’ai failli rétorquer à la jeune pouf que j’émargeais aux minima sociaux (ceci dit également pour vous attendrir, cher lectorat adoré, afin que vous vous précipitiez dans votre librairie favorite, vous enquérir de « Dossiers froids », un roman parfait pour votre été, 9,90 euros, prix conseillé) mais une petite voix m’a conseillé de fermer ma grande bouche afin de conserver intacts ce corps et cette dentition qui font frémir les dames du club de Scrabble, au moment de placer « wapitis » sur un mot compte triple.

Ils ont déguerpi, j’ai regagné mon cocon.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

La nuit des abîmes – Juris Jurjevics

La nuit des abîmes – Juris Jurjevics – Seuil thrillers

C’est curieux…

A chaque fois que je lis un roman dont l’action se situe au-delà du cercle plaire arctique, je me fais la même réflexion. Ce n’est pas une bonne idée.

Le romancier qui s’aventure dans les déserts de glace se trouve prisonnier de ces déserts de glace. Comment voulez-vous faire preuve d’originalité en décrivant la banquise ? Une fois que vous avez égrainer le nuancier de bleu-pâle et de violets tirant sur le carmin, dès que vous avez esquissé les contours des glaçons et des crêtes coupantes comme le rasoir d’un phoque imberbe, après avoir décrit les vents si froids que si vous vous mouchez, il faut faire gaffe de ne pas jeter son nez avec le mouchoir, vous risquez de plagier un collègue vous ayant précédé dans le pays du gèle-fesses, sans aucune volonté de nuire. Bien entendu, il reste l’ours blanc. Toujours le même. Je l’imagine bien, assis sur une banquette de DS 19 défoncée, la clope au museau, le regard perdu vers les immensités réduites, à se demander quand un connard de romancier va venir lui demander s’il lui donne l’autorisation de le décrire dans son futur best-seller intitulé « Le tueur restait de glace », ou « Alors Mamie, on fait banquise ? », ou  » Le con gelé vous salue bien », contre un phoque bien gras et la promesse de baisser la clim’ de sa Lexus afin de participer à la sauvegarde de l’habitat de Nounours. Qu’est-ce qui ressemble le plus à un ours blanc, selon vous ? Un ours blanc, gagné. Et pardon à la communauté des ours blancs qui peuvent voir dans mon propos une forme de discrimination colorée, mais je leur signale que eux non plus ne font pas la différence entre un glaciologue canadien titulaire d’un Bac + 43, et une bimbo australienne remplaçante. #matchnul.

Rien ne ressemble plus à un roman se déroulant au pôle nord qu’un autre roman se déroulant au pôle nord. Je parierais même qu’un petit malin revend sous l’anorak des synopsis d’aventures d’icebergs amoureux d’un brise-glace. Un détail mérite tout de même l’attention du lecteur qui ne se sera pas endormi (le froid engourdit), c’est la scène d’amour (de cul, en clair). Elle est longue, très longue, au moins dix pages, dont neuf et demie à enlever toutes ces couches de vêtements destinées à lutter contre le froid, davantage qu’à émoustiller le lecteur libidineux.

Une chose est certaine, Isidore Lune n’ira jamais traîner ses guêtres du côté d’Anchorage.

Non, mais culturellement.

Jourd’hu

(petit rappel pour les nouveaux ; 9,90 euros prix conseillé ; en vente dans toutes les bonnes librairies et sur toutes les mauvaises plateformes ; dédicace sur demande contre une somme dérisoire ; un indice : le coupable n’est pas le docteur Olive dans la bibliothèque avec un chandelier ; en vous remerciant)

Dans tous les sens

Le sachiez-vous ?

Lorsqu’ils sont livrés par les cigognes, la plupart des êtres humains possèdent cinq sens (comme Camille, par exemple). Cependant, la nature est capricieuse, et, nombre de nos semblables sont privés de l’un d’eux voire de plusieurs. L’absence de la vue se nomme la cécité, de l’ouïe la surdité (ou la révolution française), du goût l’agueusie, de l’odorat l’anosmie, du toucher le célibat.

Les sens fonctionnent deux par deux.

En effet, si vous souffrez d’anosmie, il est fort possible que vous soyez également partiellement atteint d’agueusie. Comme vous l’avez sans doute remarqué, le plus souvent le nez se trouve au dessus de la bouche. Mais pourquoi ? Parce qu’il peut vous sauver la vie. Quand vous introduisez quelque chose dans votre cavité buccale (je ne veux aucune plaisanterie graveleuse !), votre appendice nasal est chargé de définir si, oui ou non, c’est une bonne idée. Par exemple, si votre apéritif dégage une légère odeur d’amande, il est vivement conseillé de vider, discrètement, votre verre dans le pot de la plante verte, de reprendre des chips, et de considérer que votre hôte n’est pas un si bon ami que cela (sauf si vous buvez de l’amaretto, là vous vous démerdez). Voici une petite expérience simple à faire chez vous entre amis (mais sans l’enfoiré qui a mis du cyanure dans votre kir au cassis). Bouchez-vous le nez hermétiquement (et les yeux aussi du coup, sinon ça va foirer) et demandez à quelqu’un de vous nourrir comme un bébé (vous pouvez également lui demander de vous talquer les fesses, mais pour le plaisir, cela ne fait pas partie de l’expérience). Choisissez deux aliments à la texture identique (si vous prenez une merguez et un pamplemousse, je doute que ça marche), par exemple un yaourt goût cerise (sans morceaux) et un autre goût fraise. Vous serez étonné de ne pas parvenir à faire la différence (et pas uniquement parce que ces enfoirés d’industriels n’ont jamais vu un fruit de leur vie). Vous pouvez également attraper un rhume (pas un rhum, Néness). Votre nez bouché dissimulera une grande partie de votre goût. Mais ça, vous le saviez déjà.

Plus délicat, si vous souffrez, non pas de cécité, mais de myopie, vous éprouvez sans doute quelques difficultés pour entendre votre entourage lorsque vos lunettes ne sont pas juchées sur votre nez. Comme disait ma chère tante, « Je ne t’entends pas, je n’ai pas mes lunettes ». Ce phénomène, peu étudié par les scientifiques qui ont autre chose à foutre, il faut bien le reconnaître, s’explique par une perte de repères spatiaux. Les myopes, sans lunettes, ont du mal à définir l’origine d’un son car ils distinguent mal l’objet ou la personne coupable. C’est une des raisons qui explique que, sans en avoir vraiment conscience, vous lisez sur les lèvres de vos interlocuteurs. Une petite expérience, simple à mettre en œuvre, vous permettra de vous rendre compte par vous-même. Choisissez un feuilleton télé dont vous êtes particulièrement friand. Un épisode que vous ne connaissez pas. Coupez le son et essayez de comprendre les dialogues, étrangement la lecture labiale vous permettra de suivre l’essentiel du programme (évitez de choisir une téléréalité, même avec le son, c’est incompréhensible).

Et le toucher ? Me direz-vous, car vous êtes un lectorat perspicace. Eh bien, le toucher est un grand garçon qui se débrouille tout seul. Il existe, cependant, une maladie, dont je ne connais pas le nom qui prive le malade de son toucher. Comme l’organe du toucher est la peau, cette maladie est effrayante car, par exemple, elle ne permet plus de faire la différence entre le chaud et le froid. Le seul avantage, c’est que vous pouvez faire l’économie de votre micro-ondes qui, rappelons-le, est vecteur de saloperies et détruit l’habitat de l’ours blanc au pôle nord.

(monsieur et madame Hamouche ont prénommé leur fille Imène, voilà voilà…)

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

La quiche fatale – M. C. Beaton

La quiche fatale (Agatha Raisin enquête) – M. C. Beaton – Albin Michel

(même mes photos n’ont pas la pêche en ce moment…)

STOP ! INUTILE ! Je sais ce que vous allez dire. Et vous auriez tort.

M. C. Beaton (qu’en l’absence de biographie, je soupçonne fort d’être un pseudo dissimulateur ; pléonasme ?) n’obtiendra jamais le prix Nobel de littérature, je vous en fiche mon billet. Ce n’est pas son but, loin de là.

Son but, en dehors de gagner des sous, est de distraire. Et sincèrement, c’est réussi.

Légèreté, humour simple, personnages truculents, intrigue bancale. Un petit délice. Trois heures de lecture loin des horreurs de ce monde, des malversations politiques, des dingos du dogme et du virus autoproclamé emmerdeur numéro 1.

Vous n’aurez pas besoin de dictionnaire, ni de traité de criminologie, ni d’explications philosophiques à la mords-moi-le-nœud, ni d’aspirine. Agatha Raisin est un îlot hors de tout. A peine un clin d’œil à Agatha Christie et Miss Marpple en plus modeste et plus rigolo. Ne lisez pas ce bouquin pour vous triturer les méninges à la recherche de l’assassin, tout est fait pour vous mener sur des fausses pistes grossières aussi visibles qu’un chaton planqué derrière un brin d’herbe. La résolution ne vous étonnera pas, vous l’aviez devinée à la page 47. Vous sourirez en constatant la maladresse des dernières pages (je me demande même si ce n’est pas voulu). Et vous n’aurez qu’une hâte, vous procurer le tome suivant.

S’agit-il de lecture pour vieille dame aux cheveux bleus ? D’une sorte de détective pour adeptes de la collection Harlequin ? Possible. M’en fous.

Non, mais culturellement.

Jourd’hu

Alpinisme

Monsieur Christ s’ennuyait.

Passée la vingtaine, sagement, il avait choisi d’arrêter de mener une vie de bâton de chaise au contact des douze traîne-savates. Ses tours de magie foireux et autres arnaques à la petite semaine ne fonctionnaient plus. Les marchands du temple s’étaient organisés pour leur interdire l’accès aux lieux. Il ne leur restait que les rues adjacentes pour pratiquer leurs activités illicites, et, force était de constater que même les gamins les plus pouilleux étaient plus malins qu’eux pour soulager de son gousset le bourgeois égaré.

Joseph, son père adoptif, lui avait proposé, sur l’insistance de son épouse, de le prendre comme apprenti charpentier bien qu’il ait déjà, plus jeune, refusé la proposition. Mais un apprenti de vingt ans aurait été la cible des quolibets dans une petite localité comme Nazareth. De plus, monsieur Christ développait une phobie incompréhensible des croix, fond de commerce de son beau-père. A la vue de deux morceaux de bois destinés à être assemblés, il se grattait fébrilement la paume des mains, jusqu’au sang.

Alors, il déambula dans les rues de Jérusalem, à la recherche d’affichettes proposant une embauche. N’importe quoi, sauf charpentier ou poissonnier. A force, il dégota un job chez un caviste dans la vieille ville. Son boulot, payé une misère, consistait à déplacer des barriques et des amphores lourdes comme des ânes morts. Il en développa une musculature finement sculptée, qui faisait l’admiration des tenancières d’auberges, dont il assurait la livraison. Sans qu’il s’en expliquât la raison, il vit les affaires de monsieur Nicolas, son patron, prospérer à la vitesse de l’éclair bien qu’il peinât à fidéliser ses fournisseurs.

Son salaire ne lui permettait pas les folies qui faisaient rage dans la jeunesse de l’époque. Pas de jeux du cirque, pas de théâtre, pas de pur-sang arabe, pas de fines étoffes de Damas. Son maigre pécule lui offrait, à peine, le loyer d’un bouge infesté de vermines, une nourriture d’ermite, un gorgeon le samedi soir et la putain la moins chère de la rue une fois par mois.

Par hasard et par désœuvrement, il se passionna pour la littérature. Après avoir dévoré un curieux livre parlant d’un vieux bonhomme qui se croit le messager d’un dieu, il se plongea, avec méthode, dans des ouvrages traitant des nouvelles modes, qu’il tenta de mettre en application. La natation fut un échec cuisant. Par une de ces bizarreries dont la nature a le secret, il ne parvint jamais à s’immerger suffisamment pour progresser dans l’eau du lac.

Puis, ce fut l’illumination. Il fit l’acquisition d’un traité dont l’origine était très mystérieuse selon le vendeur. Quelque part vers l’est sans doute, dans le pays des montagnes qui touchent le ciel. L’auteur du petit livre, un certain Tensing Norgay senior, vantait les bienfaits de l’escalade. Il associait le fait de grimper tout en haut des montagnes à une quête spirituelle, une recherche de soi.

Bien que la Judée ne proposa que des monts assez peu élevés, monsieur Christ décida de mettre en application les principes du vieux sage. Comme son jour de congé était le jeudi, il prit l’habitude d’entreprendre l’ascension du Mont des Oliviers ou du Golgotha, lorsqu’il était de repos.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

Sombritude

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande.

Il y a des jours comme ça. Aucune envie d’avoir envie. Idées noires.

Dès le réveil, la radio égrène son cortège de nouvelles atterrantes.

Israël. Palestine. Isratine. Palesraël. Des noms, des frontières, des territoires, des haines, des religions. J’essaye, j’essaye vraiment, mais j’ai beau faire des efforts, je n’y arrive pas. Je ne comprendrai jamais comment des êtres humains peuvent s’entretuer pour des dogmes moyenâgeux. Je ne comprendrai jamais comment un petit coin de la planète peut générer autant de folie. Une ville est, semble-t-il, sacrée dans les trois principales religions monothéistes. Les gens ne pourraient-ils pas se poser la bonne question ? Est-ce un hasard si Jérusalem attire autant les cultes décadents ? Ne pourraient-ils pas s’asseoir autour d’une table avec leurs bouquins de fadaises et se dire, « Tiens, c’est bizarre non ? Nos bouquins racontent la même chose, et nous vénérons la même ville. On ne serait pas un peu cons des fois ? ». Non, cela n’arrivera jamais. Le sang et la violence sont inséparables de la croyance, nécessaires même. J’abandonne.

Le « pass-sanitaire ». Donc, nous vivons dans une démocratie qui fait revoter une loi à l’assemblée lorsque le résultat du premier vote ne lui convient pas. D’aucuns diront que, de toutes façons, le pass-sanitaire est une exigence européenne qui aurait été appliquée, dans tous les cas. Les anti-européens se frottent les mains. Suivez mon regard. Je ne suis pas vacciné. Les créneaux réservés aux 50 ans et plus, mais moins de 60, ayant une comorbidité (diabète), mon cas, puis, les 55/60, mon cas, sont éligibles à l’astra-zénéca. Désolé mais non merci. Un vaccin retiré du marché par plusieurs pays, dont le Danemark, ne circulera pas dans mon corps. Mon corps est beaucoup trop fragile. Je sais qu’il ne supportera pas. Pfizer ou Moderna, je veux bien prendre le risque. Je vais devoir attendre presque cinq ans. Pour éviter vos commentaires du genre « Mais non, tu peux te faire vacciner où tu veux, les règles ont changé, va sur Doctolib ou Vitemadose, tu verras ». J’y suis allé, j’ai vu. Mais merci tout de même de votre sollicitude.

(allons bon, on me dit dans l’oreillette que, désormais, je suis éligible à Pfizer ou Moderna ; allez go sur Doctolib vérifier)

Concernant le pass-sanitaire, je n’ai pas tout compris. Il sera obligatoire pour pénétrer dans certains lieux, c’est bien cela ? Les salles de spectacles, les cinémas, les aéroports, les gares. Je ne suis pas concerné. Les grandes surfaces ? Alors là, c’est la mouise.

Et puis, des dingues zigouillent des policiers, comme ça, parce qu’on les empêche de vendre leur saloperie…

J’arrête, je suis fatigué.

Sérieusement.

Gifnem29

Maintenant, ou jamais

Le vieil homme raccrocha le téléphone d’un autre âge qui trônait sur son bureau. Lorsqu’il avait accepté d’assurer ses nouvelles fonctions, il avait, à peu près, tout imaginé. Tout sauf ça. La phrase le hanterait jusqu’à la fin de ses jours, « There are no other solutions, sir ». Même l’imbécile qui l’avait précédé avait compris. Pas d’autres solutions… En trois mois, il s’était fait présenter toutes les études. Des plus scientifiques aux plus farfelues, il les avait toutes lues de la première à la dernière ligne, à s’en incendier les yeux, incendie que ses larmes éteignaient. Tous les rapports arrivaient à la même conclusion. Ce n’était qu’une histoire de décennies, d’un siècle au mieux. Et encore, en agissant tout de suite, pas dans cinq ans. Pas dans six mois. Il ne savait pas si l’Histoire retiendrait son nom, et, à vrai dire, cela lui était égal. En revanche, il était maintenant persuadé qu’il risquait de ne plus exister d’historiens pour analyser la sombre période. Malgré ses rhumatismes, il s’agenouilla sur le tapis du bureau ovale, puis il entama une longue prière.

La Place Rouge était vide. Natalia déposa un dossier sur le luxueux bureau en ronce de noyer et s’éclipsa discrètement. Le « Tsar » ne regarda pas son cul, pas cette fois. Son esprit était à mille lieues de la gaudriole. Sa main était encore rouge d’avoir trop serré le combiné téléphonique. Il était réputé pour avoir un cœur de pierre, mais cette fois son organe saignait comme celui de tous les citoyens russes. C’était impossible. Il sourit amèrement en se disant que, contre toute attente, il pouvait vaincre l’impossible. Mais à quel prix ? Staline lui même aurait hésité. Et pourtant, Staline… Un instant, il envisagea de tout plaquer et de se réfugier dans sa datcha aux confins de la Sibérie. Avec son fusil à ours et quelques hectolitres de vodka. Son destin lui paru hors-normes. Aucun être humain ne pouvait supporter de prendre une telle décision. Même lui. Son regard se tourna à nouveau sur cette place, symbole de tout ce en quoi il croyait. Peu importaient la politique et les dogmes. Maintenant, il fallait agir vite. Quasiment sans réfléchir.

Était-il responsable de ce désastre ? Oui, comme tant d’autres. Pourtant, tout ce qu’il avait voulu, c’était œuvrer pour le bien de son peuple. Pour le bien du plus grand peuple du monde. Il s’était trompé. Comme presque l’intégralité de ceux qui l’avaient précédé. Le seul fait de penser cela méritait le peloton d’exécution. Il l’accepterait si sa mort y changeait quelque chose. Mais non, il devait garder la main sur le gouvernail encore quelques mois. Ensuite, s’il y avait une suite, il se retirerait avec toute sa famille, dans la province de Gansu, à la frontière de la Mongolie. Il regarderait ses petits-enfants grandir, grâce à lui. Au moins, lui aurait cette chance. Enfin, en principe. Il pouvait choisir, contrairement à des centaines de millions de Chinois. Sans parler de ses voisins. Ceux qui n’avaient pas voix au chapitre et qui seraient sacrifiés pour le bien commun. Le bien commun ? Quelle connerie ! Il pouvait encore tout arrêter, mais il savait qu’il ne le ferait pas. Les opposants au projet étaient tous morts. Au moins, que ces abrutis ne soient pas morts pour rien.

Le parlement européen bruissait comme une ruche. Chacun, de la députée au secrétaire, rassemblait des affaires en hâte pour ne pas rater le dernier avion ou l’un des rares trains quittant la ville avant longtemps. Pour une fois, cette assemblée avait pris une décision unanime. Evidemment puisque les puissances dirigeantes avaient truqué les résultats. Inenvisageable de continuer, pendant des mois, voire des années, à se bouffer le nez pour un alinea discutable ou un décret mal rédigé. Même ces connards d’Anglais avaient opiné bien qu’ils n’aient plus leur mot à dire. Le Brexit leur avait paru tout à coup un monstre hydrocéphale face à l’urgence. Ils n’avaient même pas mis en avant leur Commonwealth colonialiste à la con dans la balance. Ils avaient tout ratifié dans le secret des chambres. Seule les Hongrois avait renâclé, il fallait s’y attendre. Mais que pouvaient-ils faire ? Prévenir les malheureux élus ? Pas fous. Ils râlaient pour la forme. Pour rappeler qu’ils n’étaient pas d’accord, au cas où. Au cas où ? L’homme rit. De ce rire silencieux qui correspondait si bien à sa personnalité. Selon un sondage discret, moins d’un Européen sur cent était capable de citer son nom. Pourtant, il venait de leur sauver la vie à tous. Presque tous. Pour un temps au moins. Il avait fait son devoir. Appelons cela ainsi. Son épouse serait surprise de le voir rentrer si tôt.

(non, mais sérieusement)

Gifnem29