La dèche et Thierry

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande.

Voilà un petit moment que je ne vous ai pas parlé d’un de mes lieux favoris. Cet endroit idéal pour les rencontres, notamment le samedi après-midi, lorsque l’on aime le look salopette et bottes en caoutchouc. Vous l’avez compris, je parle de la déchetterie.

Naguère, je vous contais que j’y passais tellement de temps que j’envisageais d’y construire une résidence secondaire avec les moyens du bord vu que chez Thierry, on trouve de tout pour ériger un petit pied-à-terre : parpaings, tôle ondulée, planches etc…

Seulement ce n’est pas possible, parce que Thierry a veut pas qu’on touche à ses affaires.

La déchetterie de L. est constituée d’un demi-hectare sur lequel différents containers et différents espaces permettent aux citoyens de se débarrasser de tout un tas de cochonneries, mais pas que. Vu le temps que je passe là-bas, je commence à bien maîtriser les lieux. Et comme je suis un garçon observateur, j’observe. Et il s’en passe de drôles, permettez-moi de vous le dire.

L’autre jour, une pile impressionnante d’une cinquantaine de palettes obstruait en partie la sortie. Je hélais Thierry qui fumait une cigarette accoudé à la benne « déchets toxiques ». Thierry est un homme sans âge particulièrement antipathique. Il possède un casier judiciaire long comme son bras couvert de tatouages grotesques. Je n’ai rien contre les gens détenteurs d’un casier judiciaire, en revanche, j’estime que s’en vanter est d’un goût douteux. D’un pas nonchalamment calculé, il a daigné s’approcher de moi. Non, je déconne. Il n’a pas bougé d’un pouce. J’ai donc comblé les vingt mètres qui nous séparaient et je lui ai demandé, fort poliment, s’il était possible d’embarquer une palette, UNE. Il a remué son index. Comme j’exprimais la souhait qu’il se montrât un peu plus loquace, son majeur désigna un panneau, en partie effacé, qui stipulait que si le lieu est dévoué à la dépose des saloperies, il est strictement interdit de se servir dans les immondices, sous peine de poursuites.

Sauf que. J’observe.

A de (très) nombreuses reprises, j’ai constaté que Thierry aidait Untel a calé un frigo ou un meuble dans la cariole, qui curieusement, était arrivée vide. Mon œil perçant a même distingué le billet qui changeait de main.

Mauvaise langue, dites-vous ?

Voici une dizaine d’années, j’ai vidé la cave de ma mère. J’y ai trouvé, notamment, deux pompes à bière, vieilles d’au moins quarante ans, couvertes de toiles d’araignées, et qui n’avaient jamais servi. Convaincu qu’elles étaient hors d’usage, je les ai portées à la déchetterie. Ce n’est pas Thierry qui y officiait alors. Ne sachant dans quel container balancer ces deux trucs qui pesaient deux ânes morts, je questionnais Jean-Claude quant à la direction à suivre pour décharger mes machines. Lorsqu’il apprit de quoi il s’agissait, Jean-Claude m’aida à les extraire de mon véhicule, chose extrêmement rare, et à les déposer avec précaution… à côté de sa cabane de chantier. Candide comme je suis, je rentrais pour remplir à nouveau mon coffre de saletés encombrantes. Lorsque je suis revenu, les deux pompes à bière avaient disparu. Et, croyez-moi, elles n’avaient pas rejoint le container adéquat.

Une palette destinée à la déchiqueteuse ! Mais WTF !

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

Javert pas le choix

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande.

Je suis un misérable. J’ai commis l’irréparable.

Pourtant, je m’étais promis de ne pas y toucher. Tout le monde me poussait à le faire. Et c’est comme ci et c’est comme ça. J’ai tenu bon. Plusieurs années même. Ma théorie était que la nature ne nous avait pas attendus, nous les humains omniscients. J’avais décidé de lui faire confiance, de la laisser se débrouiller en quelque sorte.

Mais la nature n’aime pas les limites. La nature ne connait pas les frontières. J’ai dû lui en imposer.

Je suis un misérable. J’ai commis l’irréparable.

Mais, auparavant, je me suis adressé aux créatures. Je leur ai demandé pardon. Je les ai suppliées de comprendre mon geste. Je ne suis pas convaincu qu’elles m’aient écouté. Je suppose même qu’elles se sont bouché les oreilles. Enfin, si elles en ont.

J’étais acculé. Aucune issue. Je devais me faire violence, et tant pis pour les conséquences.

Quelle arme choisir ? J’avais l’embarras du choix, je les collectionne. Il en fallait une spéciale. Pas une vulgaire cisaille. Je l’ai extrait de son emballage. Elle luisait au soleil d’octobre. Lames en acier inoxydable, poignée ergonomique. Et une dragonne, important la dragonne.

Avant de trancher, j’ai caressé chacune de mes victimes. Je leur ai affirmé que tout allait bien se passer. Elles n’ont pas souffert. Je veux le croire en tout cas.

Je suis un misérable. J’ai commis l’irréparable.

Bref, j’ai taillé mes arbres fruitiers.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

Contagion – Robin Cook

Contagion – Robin Cook – Le livre de poche (Albin Michel)

Je ne suis pas un grand amateur des thrillers médicaux. Un de temps en temps pour me tenir au courant des dernières horreurs de la science, me suffit. En général, ces romans se ressemblent tous plus ou moins. « Contagion » n’échappe pas à la règle. Une intrigue bien construite, efficace (j’aime bien ce mot, alors que je ne supporte pas « efficient », mot sorti récemment de nulle part, que des pseudos intellectuels ont découvert par hasard dans un vieux dictionnaire poussiéreux et qu’ils utilisent à tort et à travers en précisant bien qu’il ne signifie pas la même chose que « efficace » ; bande d’imbéciles), avec une fin inattendue, et cela, c’est plutôt rare.

« Contagion » est sorti en 1995, soit bien avant la crise sanitaire actuelle. Toutefois, Cook surfe sur une autre pandémie, moins connue ou oubliée, ayant eu lieu à cette époque. La grippe H1N1 ou grippe aviaire. La lecture du roman est assez terrifiante quant à la simplicité d’action, à la disposition de (presque) n’importe qui pour diffuser un virus mortel au sein de la population.

Je ne sais pas ce que vous en pensez (ben non, je ne suis pas télépathe) mais moi, je commence à regretter de m’être fait vacciner. Ma toubib vient de m’annoncer que, en tant que diabétique, j’étais éligible à la troisième dose. Puis la quatrième. Puis la cinquième. Et ainsi de suite. Jusqu’au scandale sanitaire qui ne manquera pas de survenir, dans quelques années.

Il est, peut-être, préférable que je cesse de lire des thrillers médicaux, moi.

Non, mais culturellement.

Jourd’hu

Maximes proverbiales

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande.

Voici quelques semaines, je vous avais fait part de mes doutes quant à l’exactitude et la pertinence des proverbes, maximes et autres morales qui collent à la langue française comme le sparadrap au nez du capitane Haddock. Après de longues réflexions exténuantes, j’ai dégoté de nouveaux exemples de non-sens populaire.

  • Le monde (l’avenir) appartient à ceux qui se lèvent tôt.

Alors, non. Hier, je me suis levé à cinq heures vingt-sept car j’avais abusé de frizzante citronnée après vingt-et-une heures, bien que je sache pertinemment qu’au-delà de cette heure fatidique, ma vessie risque de m’éjecter des bras de mon oreiller, pour autant, je ne suis toujours pas le maître du monde (ou de mon avenir qui appartient plus à mon diabète qu’à moi-même).

  • Rira bien qui rira le dernier.

Faux. Celui qui rit en dernier a surtout l’air con. En effet, rire en dernier signifie que l’on a mis un certain temps à comprendre la blague. D’ailleurs, souvent, le rire du dernier rieur finit en une sorte d’étranglement car le responsable se rend compte du ridicule de sa situation.

  • On a toujours besoin d’un plus petit que soi.

Extrêmement discutable. La plupart du temps, c’est d’un plus grand que soi dont on aurait l’usage. Par exemple au supermarché. Vous voulez acheter des nouilles premier prix. Elles sont tout en bas, mais si votre dos fonctionne correctement, vous êtes en capacité de vous baisser. En revanche, si vous désirez faire l’acquisition de ce jerrycan poussiéreux, limite oublié car le prix est affiché en francs, tout en haut du rayon, votre mètre soixante-douze ne suffira pas.

  • Les chiens ne font pas des chats.

En effet. Toutefois, ne sous-estimons pas la folie scientifique. Dolly appartient déjà à la préhistoire, et les pipettes frémissent dans tous les laboratoires de la planète. Docteur Maboul et ses copains se délectent trop de manipulations hasardeuses pour que le citoyen lambda puisse dormir tranquille. Monsieur Pangolin veille.

  • Déshabiller Pierre pour habiller Paul.

Dangereux. Paul risque d’être victime de quolibets à la machine à café de la Sogédip. En effet, Pierre est un peu original. L’autre jour, il s’est offert un magnifique costard en velours violet qu’il compte associer à sa cravate en popeline vert pomme et ses boots en strass et talons compensés. De plus, « déshabiller Pierre », certes, mais où ça ?

  • Ce n’et pas à un vieux singe qu’on apprend à faire la grimace.

Bien sûr que non. On n’apprend rien à un animal. On le laisse tranquille sur son arbre à bouffer ses bananes et les puces de sa cousine. Par ailleurs, si vous êtes directeur de cirque, je vous conseille de choisir un chimpanzé très jeune pour lui apprendre à faire des grimaces afin d’amortir votre investissement.

  • On n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Sujet à caution. Personnellement, je n’ai pas fait d’études d’hôtellerie. De plus, j’ai deux mains gauches, et je suis droitier. L’état de ma nappe ne plaide pas non plus en ma faveur. Pourtant, je reconnais que je n’apprécie guère le service en restaurants. C’est, peut-être, un peu stupide, mais je suis toujours un peu gêné qu’un être humain m’apporte mon canard au sang ou ma part de forêt noire.

  • Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis.

Je l’ai toujours dit.

  • L’oisiveté est la mère de tous les vices.

Donc l’oisiveté a beaucoup enfanté. Et je suis un grand oisif.

  • Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait.

Rien à dire. Je souscris complètement. Si seulement j’avais su. Si seulement je pouvais.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

Rivière tremblante – Andrée A. Michaud

Rivière tremblante – Andrée A. Michaud – Rivages/Noir (Payot)

(Jourd’hu présente ses plus plates excuses à son lectorat adoré pour ne pas avoir respecté le rythme d’une chronique littéraire tous les deux jours, mais hier, il a mangé des petits pois frais, et c’était super bon ; en vous remerciant)

Ce roman n’est pas à proprement parlé un thriller. C’est plutôt une quête.

Le sujet ne m’emballait pas. Des enfants disparaissent. J’en ai lu tant, des histoires de pédophiles, de maniaques, de dingues. Toutefois, madame Michaud ne traite pas son intrigue de manière classique. La recherche du ou des coupables n’apparait qu’en filigrane dans le livre. L’auteure met l’accent sur les dégâts collatéraux occasionnés par des disparitions inexpliquées.

C’est un roman dense, exigeant, parfois un peu lent, mais je suppose que cette lenteur est voulue pour traduire les longs, très longs moments de solitude de celles et ceux qui s’en veulent de ne pas avoir agi au bon moment, ou d’avoir agi en dépit du bon sens.

A ma grande surprise, j’ai apprécié cette lecture. Notamment pour un détail. Madame Michaud est une Canadienne francophone, et son écriture traduit ses origines, légèrement, mais suffisamment pour donner au lecteur français un petit goût d’exotisme assez agréable.

Non, mais culturellement.

Jourd’hu

Fait divers

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande.

L’autre jour, je vous ai conté, avec talent, mes péripéties lors de mon installation dans un appartement à Saint-Brieuc, riante cité costarmoricaine. Mais ces histoires de fenêtres ne sont que peanuts par rapport à celle que je m’en vais vous narrer.

Je précise, pour les ronchons, que ce qui suit est rigoureusement exact.

Alors, prenez votre tisane sur les genoux et préparez-vous un chat bien chaud avec une touche de miel.

Lorsque j’emménageais dans cette résidence de dix-huit logements (trois bâtiments divisés en six logements), les appartements n’étaient pas encore désertés. Il y régnait une sympathique ambiance, sans que mes voisins se montent envahissants. J’habitais au premier, et les deux logements du rez-de-chaussée étaient occupés par deux jeunes femmes, l’une avec son fils, l’autre avec sa fille, deux gamins ayant sensiblement le même âge, six sept ans.

Petit à petit, nous fîmes connaissance. Aucune des deux ne travaillait. L’une (Anne) car elle s’occupait de son fils handicapé léger, l’autre (Marie) parce qu’elle en était incapable.

Un jour, j’eus la surprise de recevoir une invitation à diner chez Anne. Malgré mon insociabilité, je mis un caleçon propre, achetai des fleurs et sonnai à sa porte à vingt heures tapantes. Nous étions trois convives. Anne, Marie et moi. Comme je suis grand psychologue, pendant l’apéritif, je me prêtais à une fine étude des êtres humaines qui m’accompagnaient. Anne, notre hôte, est une femme joviale, rieuse, lumineuse. Un peu ronde, elle respire la santé. Marie est son inverse exact. Petite, maigre comme un clou, elle ne cesse de parler d’elle et de la société qui ne lui fait aucun cadeau, ce faisant, elle fume cigarette sur cigarette (alors que je m’abstiens car Anne ne fume pas) et écluse verre de vin blanc sur verre de vin blanc. Au dessert, Marie est ivre morte, et Anne et moi devons la porter sur quelques mètres jusqu’à chez elle (sa petite fille est chez sa grand-mère à une rue de là). Anne et moi terminons la soirée de manière plutôt agréable.

Quelques jours plus tard, je croise Marie dans l’escalier. Clope au bec et visiblement ivre, elle m’agonit d’injures au milieu desquelles je crois comprendre qu’elle me reproche ma liaison avec Anne. J’en reste comme deux ronds de flan, mais oublie assez vite l’incident.

Au fil des semaines suivantes, Anne me raconte les déboires de notre voisine. Elle rentre tard, ivre, et souvent accompagné d’un homme, ou de plusieurs, qui n’appartiennent certes pas au Rotary local. Après tout, elle fait ce qu’elle veut. C’est parfois un peu bruyant, mais supportable. Ce qui l’est moins, ce sont les conditions de vie de la gamine que je croise, à plusieurs reprises, seule sur le seuil de l’appartement fermé. Anne et moi discutons de cette situation épineuse, et nous décidons d’aller en parler à la grand-mère. Anne s’en charge.

Le surlendemain de notre discussion, je rentre chez moi à midi. Je passe par les caves car elles donnent sur le parking. Lorsque je débouche dans le hall, je tombe nez à nez avec une vingtaine de gendarmes et de policiers qui ont investi l’immeuble. Ils me demandent fermement ce que je fais en ces lieux. Un peu fâché, je précise que j’aimerais rentrer chez moi, ce qu’ils acceptent. Dix minutes plus tard, on frappe à ma porte. C’est un policier peu loquace qui me tend une convocation pour l’après-midi même sans s’inquiéter de mon emploi du temps.

A 14H30, j’apprendrai l’horreur. C’est la gamine qui a appelé les secours quand elle s’est rendu compte que sa mère, allongée sur le parquet du salon, ne se réveillait pas. Les pompiers ont découvert une femme morte, le crâne enfoncé, un homme profondément endormi dans le lit et une gamine tétanisée près du corp de sa mère. L’enquête a pris dix minutes. L’homme est un marginal connu des services de police. Il plaidera l’accident.

Je pense souvent à cette gamine qui malgré ses conditions de vie était adorable. Aujourd’hui, elle doit avoir vingt-cinq ans à peu près. J’espère qu’elle est heureuse.

Comme n’importe qui l’aurait fait, je me suis demandé si j’aurais pu, d’une manière ou d’une autre, éviter ce drame. Marie n’avait pas quarante ans. Elle était désabusée de tout et aigrie. Elle habitait à dix mètres de chez moi mais je n’ai rien vu venir. Je ne m’en veux pas mais je pense souvent à elle, et à ce qui peut détruire les gens.

(non mais) Sérieusement.

Gifnem29

Un air de famille

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me raconte.

Ma famille est une championne en matière de fâcheries. Je me demande même si je ne devrais pas contacter le Guinness Book.

J’ai deux neveux et une nièce, les enfants de ma sœur n°2 (je suis le n°3). Comme celle-ci s’est brouillée avec ma mère et que j’ai pris le parti de ma génitrice sans connaître la ou les raison(s) de l’antagonisme, je me suis retrouvé, de fait, écarté de la vie de la famille de ma sœur.

La brouille date de juin 2012. Les enfants avaient, respectivement, 19, 15 et 11 ans.

Le petit dernier a donc, aujourd’hui, 20 ans, et, si je le croisais dans la rue, je ne le reconnaitrais pas. La preuve, je l’ai croisé dans la rue, presque tous les jours, au mois de juillet. Non, il n’est pas devenu SDF. Il a travaillé à la ville. Enfin, « travaillé », n’exagérons rien. Il était chargé d’arroser les pots de fleurs accrochés aux façades des maisons pour faire genre « ville fleurie » alors que ça fait surtout suer d’être obligé de descendre du trottoir et de marcher sur la route au risque de se faire écraser par un 38 tonnes, pour ne pas prendre une douche gratuite, car, évidemment, ces saloperies de pots en apesanteur ne sont pas étanches, ce qui, soit dit en passant, serait beaucoup plus écolo et économique. Bref, Enguerrand (oui ma sœur a des goûts particuliers en matière de prénoms), arrosait les plantes au rythme essoufflé d’un cheval asthmatique dirigé par une jeune fille au smartphone greffé dans la paume de la main, canasson qui tirait la langue et une carriole d’un autre âge équipée d’une cuve emplie d’eau claire (quoique, j’imagine bien tout un tas de chimiquerie là-dedans, ce qui n’est pas top pour le shampooing). Bravo, ça c’est écolo, sauf que le bazar n’est pas mécanisé et qu’il faut cinq bonnes minutes pour remplir chaque bouquet perché. C’est long mais silencieux, contrairement à l’engin tonitruant que conduit mon voisin le long des trottoirs avec le volant à droite, pour nettoyer le caniveau, et qui me réveille pendant ma sieste de fin de matinée. C’est d’ailleurs ledit voisin qui m’a appris qu’il s’agissait de mon neveu, en haussant un sourcil broussailleux qui semblait signifier qu’il considérait que j’appartenais à une famille assez étrange, d’autant que sa femme bosse avec mon beauf, le père d’Enguerrand, suivez un peu, qui, lui-même, est un drôle de zigomar (il se prend pour le patron de la grande surface alors qu’il n’est qu’un vulgaire grouillot, et il ne commande pas le bouquin de son beau-frère, moi, avouez que c’est tordu) .

La dernière fois que j’ai vu ma nièce, Frénégonde, 25 ans, c’est dans le journal. Et heureusement que la photo était légendée.

L’aîné, dont je suis le parrain (encore une belle connerie), Chilpéric, 29 ans, est avocat. Il fréquente, comme aurait dit ma grand-mère. Si ça se trouve, je suis grand-oncle sans le savoir.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

Un homme en colère

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande.

Comme tous les citoyens majeurs de ce sacré pays de France, je suis éligible au tirage au sort.

Quoique.

Vu que je n’ai pas voté depuis le premier tour des présidentielles de 1995, je ne suis pas certain de toujours figurer sur les listes électorales.

Je ne veux pas faire partie d’un jury. Je refuse de faire partie d’un jury.

Tout me dérange dans cette « obligation civique ».

Comment une démocratie républicaine peut-elle réquisitionner ses citoyens pour juger un des leurs ? Comment un Français lambda, sans formation juridique, peut-il être en situation de décider si un criminel supposé est coupable ou non ? Chacun son rôle, et les vaches seront bien gardées, non ?

Si jamais, un jour, je suis tiré au sort, je ferai tout pour me défiler. Et il paraît que ce n’est pas simple. En effet, les juristes s’estiment au-dessus de la plèbe. La plupart considère comme déshonorant de devoir faire appel à de simples citoyens pour les aider à rendre un verdict. La justice est leur propriété. Leurs sentences ne souffrent d’aucune contestation. C’est une caste à part. Je le sais, je mange un avocat au moins une fois par semaine.

J’ai réfléchi. Après une semaine d’hôpital, j’ai élaboré une liste d’excuses que je présenterai à Môsieur le président de la cour.

  • J’ai des problèmes de prostate, il faut que j’urine toutes les demi-heures (ils n’iront pas jusqu’à me mettre un doigt dans le fondement, si ?).
  • J’entends très mal et l’acoustique de votre salle d’audience laisse à désirer (je doute qu’on me fournisse un sonotone administratif).
  • J’adore le « Tribunal des flagrants délires ».
  • Je refuse de jurer sur un bouquin qui ne raconte que des billevesées (ça c’est pour le cas où les Ricains feraient appel à moi ; risque très faible).
  • Vous avez l’air de parfaits imbéciles avec vos perruques miteuses (ça c’est pour le cas où les Angliches feraient appel à moi ; risque faible).
  • Votre machin en fourrure là, c’est de la vraie ?
  • Vous pourriez me prêter votre marteau s’il vous plait, j’ai un tableau à mettre au mur chez moi.
  • J’ai droit d’apporter un livre pour m’occuper pendant les passages un peu plus faibles ?
  • Je connais le prévenu, enfin, il me semble, je ne suis pas très physionomiste.
  • Je suis atteint du syndrome de Gilles de la Tourette.

Je suis à moitié narcoleptique, je m’endors n’importe où n’importe quand. Et ça, c’est la vérité. Impossible, pour moi, de ne pas roupiller durant de longs débats. Je ne suis pas convaincu qu’ils apprécieraient de me voir faire les cent pas pendant leurs bavardages.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

C’est ça la mort… – Donald Westlake

C’est ça la mort… – Donald Westlake – Rivages/Noir

Ce n’est pas un roman. A peine une nouvelle.

Westlake raconte un suicide pour parler de la mort. Non pas de l’acte, mais de l’état.

L’auteur s’interroge sur ce que l’on devient après la mort.

C’est une question intéressante. Sans rien divulguer, vu la longueur de l’histoire, qui se lit le temps d’un éternuement, Westlake imagine un fantôme immobile emprisonné dans la pièce dans laquelle sa version vivante s’est donné la mort. Seulement, comme il est question d’un suicide, je me demande si cette punition post-mortem est valable pour un accident de la route, un empoisonnement aux champignons ou un cancer généralisé.

Toutefois, je dois reconnaitre que j’épouse, plutôt, l’idée de Donald. Je suis convaincu que nous errons quelque temps après notre mort, sur cette bonne vieille terre, pour dire aurevoir à ceux que nous aimons. Par la force des choses, ces visites durent plus ou moins longtemps. Moi, il me faudra dix minutes, large.

J’aime beaucoup la théorie du fantôme. J’ai peur de presque tout mais pas des spectres. Grâce à ma version, je sais que les revenants ne nous veulent pas de mal puisqu’ils font juste une tournée d’adieux.

Non, mais culturellement.

Jourd’hu

Grève chanceuse (version grand public)

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je me demande.

Je fume depuis quarante ans. Bon anniversaire mes poumons !

Un jour, j’ai lu quelque part que chaque être humain abritait en son sein deux cancers. J’en ai déjà eu un, je me demande si le suivant s’attaquera à mes poumons, ma gorge, ma langue, ma vessie, enfin un de ces organes qui supportent mal les soixante-dix substances cancérigène contenues dans une cigarette. J’ai aussi lu (je lis trop) que la plupart des êtres humains ne développeront qu’un de ces deux cancers. La plupart. Pour une fois, j’aimerais bien appartenir à la plupart. J’ai lu encore que un fumeur sur deux mourra d’un cancer lié à sa tabagie. Je veux bien être l’autre.

J’ai vu (je vois trop) qu’une ville sur l’île de Hawaï avait carrément interdit la cigarette sur son sol. Un peu extrême, mais efficace. A tel point que je me suis demandé (je me demande trop) si l’extrémisme de cette décision, fut-elle un brin dictatoriale, n’était pas la solution au problème.

A la fin du dix-neuvième siècle, les médecins, notamment aux Etats-Unis, considéraient l’inhalation de la fumée produite par le tabac comme un remède souverain contre tout un tas de saloperies. La médecine moderne n’en est qu’à ses balbutiements, mais elle a au moins prouvé que les doctes savants de naguère se trompaient lourdement.

Un pays comme la France devrait-il interdire le tabac sur son sol ?

Certainement, mais il ne le fera pas.

Pourquoi ?

Sortez vos calculettes.

Arrondissons le prix d’un paquet de vingt cigarettes à 10 euros. L’état prélève 7 euros sur chaque paquet vendu. On considère que la France compte douze millions de fumeurs réguliers. En arrondissant, à nouveau, douze millions de paquets de cigarettes sont vendus quotidiennement. Bon, ok, je vous entends râler. Disons, dix millions. Donc soixante-dix millions d’euros, chaque jour, dans les caisses de l’état. Donc vingt-cinq milliards par an, à une vache près. Bien sûr, cet argent sert essentiellement à soigner les cancéreux… Mais aussi les alcooliques qui payent beaucoup moins de taxes sur leur produit addictif.

Le nombre de fumeurs est en baisse régulière dans notre pays. Plusieurs explications à ce phénomène. Le prix. Lorsque j’ai commencé à fumer le paquet de blondes valait moins d’un euro cinquante. Les photos sur les paquets. Sauf qu’au bout d’un moment plus aucun fumeur ne prête attention à ces images. La couleur du paquet. Ces cons-là ont payé un aréopage de crétins pour définir la couleur la plus laide du monde. Alors que tout le monde la connaissait, c’est taupe (en revanche les taux de goudron et de nicotine n’apparaissent plus, va comprendre Charles). L’étranger. Les statistiques du nombre de fumeurs sont calculées à partir des ventes de cigarettes sur le territoire français. C’est pourquoi les gens du nord, les gens de l’est, les gens du sud-est, les gens du sud-ouest, autrement dit les frontaliers, fument beaucoup moins que ceux qui n’ont pas la possibilité d’aller acheter leur poison moins cher au-delà des frontières virtuelles de Schengen. Comme les Bretons, par exemple, suivez mon regard.

L’autre jour, j’attendais mon petit-neveu de sept ans à la sortie de son cours de self-défense. Comme j’étais en avance, je décidais de m’en griller une sur le parking. Mon regard fut attiré par le message de prévention gravé sur icelui : Fumer peut tuer l’enfant que vous attendez. Franchement, je n’ai pas bien vu le rapport, mais dans le doute je me suis abstenu d’allumer ma clope.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29