Maintenant, ou jamais

Le vieil homme raccrocha le téléphone d’un autre âge qui trônait sur son bureau. Lorsqu’il avait accepté d’assurer ses nouvelles fonctions, il avait, à peu près, tout imaginé. Tout sauf ça. La phrase le hanterait jusqu’à la fin de ses jours, « There are no other solutions, sir ». Même l’imbécile qui l’avait précédé avait compris. Pas d’autres solutions… En trois mois, il s’était fait présenter toutes les études. Des plus scientifiques aux plus farfelues, il les avait toutes lues de la première à la dernière ligne, à s’en incendier les yeux, incendie que ses larmes éteignaient. Tous les rapports arrivaient à la même conclusion. Ce n’était qu’une histoire de décennies, d’un siècle au mieux. Et encore, en agissant tout de suite, pas dans cinq ans. Pas dans six mois. Il ne savait pas si l’Histoire retiendrait son nom, et, à vrai dire, cela lui était égal. En revanche, il était maintenant persuadé qu’il risquait de ne plus exister d’historiens pour analyser la sombre période. Malgré ses rhumatismes, il s’agenouilla sur le tapis du bureau ovale, puis il entama une longue prière.

La Place Rouge était vide. Natalia déposa un dossier sur le luxueux bureau en ronce de noyer et s’éclipsa discrètement. Le « Tsar » ne regarda pas son cul, pas cette fois. Son esprit était à mille lieues de la gaudriole. Sa main était encore rouge d’avoir trop serré le combiné téléphonique. Il était réputé pour avoir un cœur de pierre, mais cette fois son organe saignait comme celui de tous les citoyens russes. C’était impossible. Il sourit amèrement en se disant que, contre toute attente, il pouvait vaincre l’impossible. Mais à quel prix ? Staline lui même aurait hésité. Et pourtant, Staline… Un instant, il envisagea de tout plaquer et de se réfugier dans sa datcha aux confins de la Sibérie. Avec son fusil à ours et quelques hectolitres de vodka. Son destin lui paru hors-normes. Aucun être humain ne pouvait supporter de prendre une telle décision. Même lui. Son regard se tourna à nouveau sur cette place, symbole de tout ce en quoi il croyait. Peu importaient la politique et les dogmes. Maintenant, il fallait agir vite. Quasiment sans réfléchir.

Était-il responsable de ce désastre ? Oui, comme tant d’autres. Pourtant, tout ce qu’il avait voulu, c’était œuvrer pour le bien de son peuple. Pour le bien du plus grand peuple du monde. Il s’était trompé. Comme presque l’intégralité de ceux qui l’avaient précédé. Le seul fait de penser cela méritait le peloton d’exécution. Il l’accepterait si sa mort y changeait quelque chose. Mais non, il devait garder la main sur le gouvernail encore quelques mois. Ensuite, s’il y avait une suite, il se retirerait avec toute sa famille, dans la province de Gansu, à la frontière de la Mongolie. Il regarderait ses petits-enfants grandir, grâce à lui. Au moins, lui aurait cette chance. Enfin, en principe. Il pouvait choisir, contrairement à des centaines de millions de Chinois. Sans parler de ses voisins. Ceux qui n’avaient pas voix au chapitre et qui seraient sacrifiés pour le bien commun. Le bien commun ? Quelle connerie ! Il pouvait encore tout arrêter, mais il savait qu’il ne le ferait pas. Les opposants au projet étaient tous morts. Au moins, que ces abrutis ne soient pas morts pour rien.

Le parlement européen bruissait comme une ruche. Chacun, de la députée au secrétaire, rassemblait des affaires en hâte pour ne pas rater le dernier avion ou l’un des rares trains quittant la ville avant longtemps. Pour une fois, cette assemblée avait pris une décision unanime. Evidemment puisque les puissances dirigeantes avaient truqué les résultats. Inenvisageable de continuer, pendant des mois, voire des années, à se bouffer le nez pour un alinea discutable ou un décret mal rédigé. Même ces connards d’Anglais avaient opiné bien qu’ils n’aient plus leur mot à dire. Le Brexit leur avait paru tout à coup un monstre hydrocéphale face à l’urgence. Ils n’avaient même pas mis en avant leur Commonwealth colonialiste à la con dans la balance. Ils avaient tout ratifié dans le secret des chambres. Seule les Hongrois avait renâclé, il fallait s’y attendre. Mais que pouvaient-ils faire ? Prévenir les malheureux élus ? Pas fous. Ils râlaient pour la forme. Pour rappeler qu’ils n’étaient pas d’accord, au cas où. Au cas où ? L’homme rit. De ce rire silencieux qui correspondait si bien à sa personnalité. Selon un sondage discret, moins d’un Européen sur cent était capable de citer son nom. Pourtant, il venait de leur sauver la vie à tous. Presque tous. Pour un temps au moins. Il avait fait son devoir. Appelons cela ainsi. Son épouse serait surprise de le voir rentrer si tôt.

(non, mais sérieusement)

Gifnem29

2 commentaires sur “Maintenant, ou jamais

  1. Bon jour,
    Je me dis que le drame est toujours à portée de main …
    Je retiens ce début de paragraphe : « …La Place Rouge était vide …  » Gilbert ne doit pas être loin … sur la place avec son guide … 🙂
    Max-Louis

    Aimé par 2 personnes

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