20 minutes (2)

(à la demande colonelle, « générale » serait un peu exagérée, et comme ces fainéants de prolétaires sont toujours en grève, même un dimanche, voici la suite et la fin de la nouvelle entamée hier ; veuillez excuser tout ça tout ça… En vous remerciant pour votre attention)

« De l’autre côté du couloir, Alphonse. Je doute que ce soit son vrai prénom. Un vieux bonhomme, taiseux. Je me suis demandé pendant cinq jours, ce qu’il était venu faire dans ce club. Il ne boit pas. Il ne drague pas. Et pourtant, il ne quitte jamais l’enceinte du club. Il passe le plus clair de son temps dans sa chambre. À faire quoi ? Mystère et boule de gomme. Il apparaît aux repas. Maigre comme un coucou, il a toutefois un sacré coup de fourchette. Mais il mange seul. Toujours seul. Le soir, vers dix-sept heures, il se présente avec une valise assez lourde. Elle contient des boules de pétanque ! Son plaisir est d’initier la population autochtone à notre sport national. C’est un peu étrange, mais il fait cela avec une grande simplicité. Il trouve toujours, je ne sais où, des serveurs philippins (pas si autochtones, en fait), qui pendant leur courte pause se battent presque pour les boules en acier. Il a un succès fou. Alors un sourire mélancolique se dessine sur ses lèvres sèches. Il est venu vers moi dès le premier jour. Nous venions à peine de déposer nos affaires et nous devions rejoindre le bar de la piscine pour le fameux mais évitable pot d’accueil. Il m’a littéralement sauté dessus pour me proposer de jouer un match France/ Philippines. J’ai accepté immédiatement pour éviter les dégoulinantes bienvenues. 13/0. Pour nous. Les Philippins sont hilares. Ils n’ont rien compris au jeu. Ils se battront pourtant demain pour rejouer. En fait d’initiation, je soupçonne mon Alphonse de regrets colonialistes. Mais, c’est bon enfant, vraiment. Je lui propose une cigarette. Il ne fume pas. Ok pour un verre. Il prend un Gini qu’il boit d’un trait avant d’avancer un prétexte suspect pour pouvoir s’isoler… Je ne savais pas que le Gini existait encore. Mieux vaut ne pas vérifier la date de péremption sur la bouteille. Il revient pour le repas. Avec mes martinis-vodka dans le cornet, je l’observe en douce tout en écoutant distraitement les roucoulades des amoureux. Alphonse a au moins soixante-dix ans. Il est ridé comme une vieille pomme. Hâlé aussi. Comme un vieux loup de mer. Je devine néanmoins qu’il n’a jamais gréé une voile. Une couronne de cheveux blancs agrémente le tout. Un physique banal au final. C’est autre chose qui attire le regard. Quelque chose d’indicible. Une vie sans doute. Faite de bonheurs et de désillusions. Beaucoup plus de désillusions. Cet homme a perdu un être cher. Ou plusieurs. Ou il sort de prison. Pour meurtre. Ou pédophilie. Ou plus probablement, il est alcoolique repenti. C’est le Gini qui me fait dire cela. Personne ne boit cette saloperie sans une bonne raison. Il donne l’impression d’attendre. Il ne sera pas déçu. Ce qu’il attend arrivera. Inéluctablement.

Il dort. Il est le seul dans ce cas. Ses lèvres remuent. On n’entend rien cependant. Prie-t-il dans son sommeil ? Certainement pas. Cet homme a été abandonné des dieux. Il m’émeut. Je ne sais pas trop pourquoi. Quelque chose de familier… Si, je sais. C’est moi. Bientôt.

Vérone prie vraiment, quant à elle. Je lui demande de la fermer. Outrage suprême, semble-t-il. Je m’attends à l’entendre proférer un « vade retro satanas », ou à m’asperger d’eau bénite. Mais elle se tait. Et se remet à pleurnicher. Elle ne s’appelle pas Vérone bien sûr, mais Colette. Idiote, c’est joli Colette quand c’est assumé.

Au club, le premier soir est censé détendre l’atmosphère et favoriser les rapprochements. Ils organisent donc une soirée dansante. Première chance, disent certains. Je ne danse pas. Je n’ai jamais compris cette habitude ridicule de remuer son corps en non-cadence sur des musiques assourdissantes et propices au développement d’acouphènes, en fronçant des sourcils et en pinçant sa bouche. Mais bon, je ne veux pas trop passer pour un ours, donc je m’installe pour la soirée…au bar. Clairement j’ai tapé dans l’œil d’une femme d’un certain âge. Vérone, se présente-t-elle. Je ne me présente pas. Non, je ne danse pas , je lui précise. Quel dommage, se pâme-t-elle. Et elle grimpe sur le tabouret à côté de moi. Catastrophe… Et c’est parti pour un monologue crispant. Je la détaille. Elle est tout ce que je déteste. Une femme qui n’assume pas son âge. Elle annonce trente-huit ans, je lui donne au minimum quarante-cinq. Maquillage permanent. Sourcils épilés. Seins en plastique. Bijoux tape-à-l’oeil, sûrement faux. Comme son bronzage. Et elle me raconte sa vie. Le pire. Je m’en fous royalement et commande un autre whisky. Elle est secrétaire de direction dans un grand groupe de cosmétique. Sûrement la maîtresse de son patron qui lui a fait miroiter son divorce pendant des années, ses meilleures années, avant de la laisser tomber dès qu’elle ne peut plus concurrencer la jeune comptable du quatrième. Célibataire sans enfant. Pas le temps. Boulot boulot boulot. Mais à son âge, quarante-cinq donc, elle veut davantage penser à elle, construire sa vie de femme. De mère. Pétard ! Elle a jeté son dévolu sur moi ! Comme père ! En général, les femelles sont plus malignes. Pour se reproduire, elles choisissent un mâle en bonne santé, l’œil vif, la truffe humide. Les spermatozoïdes doivent être vaillants, frétiller. Je termine mon cinquième Chivas et écrase ma énième cigarette, mais cela ne semble pas la décourager. Elle est désespérée ou conne. Ou les deux. Oui, les deux. À cours d’anecdotes sur sa triste vie, voilà qu’elle se met en tête de connaître la mienne. Je réponds par des borborygmes incompréhensibles. Elle jette l’éponge et m’annonce qu’elle est épuisée par le voyage et qu’elle doit récupérer pour bien profiter de sa journée qu’elle compte passer à arpenter les ruelles de la Plaqua en quête d’une boule à neige de l’Acropole pour compléter sa collection. Ce détail me la rend presque sympathique. Elle reviendra à la charge le lendemain et le surlendemain. Puis je la traiterai de vieille peau en me retournant ostensiblement vers Octavia. Fin de communication.

La sonnerie du mobile de l’Albanais retentit. C’est là que je me rends compte qu’aucun des nôtres n’a sonné. Le mode avion peut-être. Pas pour le mien, je ne sais pas activer ce bousin. De toutes façons, personne ne m’appelle, jamais. Tout à coup c’est le branle-bas de combat. Les Albanais se démènent dans tous les sens. Cette effervescence est assez comique car, en réalité, ils ne font rien de particulier. Bizarrement, c’est maintenant que je décide qu’ils ne sont pas Albanais mais Kurdes. Les Kurdes ont des terroristes. Et des raisons d’être de mauvaise humeur. J’ai énormément de sympathie pour la cause kurde. Donnez leur un pays et qu’on n’en parle plus. Ils nous achèteront des Airbus. En plus, on leur mettra des branlées au foot.

Décidément, il se passe des choses. Le petit tout sec s’adresse à nous dans un Anglais plus qu’approximatif. Comme par miracle, tout le monde semble comprendre. Ils libèrent les femmes ! Vérone éclate en sanglots. Fébrilement, elle ramasse ses maigres affaires et les fourre pêle-mêle dans un panier en osier. Elle embarque même le fascicule de la compagnie indiquant la marche à suivre en cas de crash, et mon Équipe ! Puis elle se lève dans des effluves d’urine. Elle passe devant moi en me bousculant et me glisse furtivement à l’oreille un « je vais vivre, connard ! ». Alors se drapant dans des miettes de dignité, elle remonte le couloir, permettant à tout le monde d’admirer son popotin cintré dans sa jupe haute couture, encore humide.

Gaétane pleure aussi. Elle ne veut pas quitter son Jules. Le plus âgé l’arrache sans ménagement à l’étreinte de son amoureux. Elle suit, hagarde, les autres femmes et quitte l’avion vers la suite de sa vie. Sans un regard vers moi. Salope.

Cette évacuation s’est déroulée dans un silence hollywoodien. Il ne manque que Steven Spielberg pour hurler « cut » dans son mégaphone. Les visages des Kurdes ne trahissent aucune émotion.

Le silence persiste. Extinction des feux. Il ne nous reste plus qu’à dormir. Je boirais volontiers un Chivas. Incroyable ! Les trois Kurdes interchangeables nous distribuent les mignonnettes. Craquantes nos hôtesses de l’air. Un rien masculines peut-être. L’épilation laisse à désirer. Et un peu gauches dans cette quasi-obscurité.

J’ai dormi. Je ne sais pas combien de temps, je ne porte jamais de montre. Tous les passagers, sauf Alphonse, me regardent. J’ai dû ronfler. Personne d’autre n’a dormi, semble-t-il. Je remarque que chacun tient un papier dans la main. Le mien est sur la tablette, plié en deux. 29. Finistère. Je crois avoir dit cela à voix haute. Tout le monde me regarde. Même Alphonse.

J’ai très mal au ventre. Ce putain de pancréas choisit mal son moment pour refaire des siennes. Je n’ai pas d’antalgiques. Je doute que notre interprète puisse comprendre une requête pharmaceutique. Il me reste des mignonnettes. Du gin. Je n’aime pas cela. Au petit déjeuner en plus. Allez, hauts les cœurs. Haut le cœur, en fait. Mais ça passe. Plutôt bien même. Tout le monde me regarde. Sauf Alphonse. Hop, deuxième tournée. Je vous emmerde. Je pense au docteur Blondin. À son regard noir. Un petit con de quarante ans à peine, qui m’explique que ma consommation d’alcool a détruit mon pancréas. Que je dois immédiatement être hospitalisé pour recevoir les soins adéquats. J’ai peut-être l’air un peu stupide mais je sais parfaitement qu’on soigne les pancréas mais qu’on ne les guérit pas. Je suis foutu. Alors avant de me faire charcuter en vain, je veux retourner en Grèce. Revoir Epidaure et Delphes. J’avais adoré ma première visite en Grèce quand j’avais dix-sept ans. J’ai vu un bar et une piscine. Et une jeune Philippine. Je suis pathétique.

Tiens, Shakespeare reprend la parole. Les autorités ne veulent rien entendre. Les Kurdes sont à bout de nerfs. Ils sont bien kurdes et ils exigent la libération de trente des leurs, détenus dans les geôles turques. C’est Brad Davis dans Midnight Express ! Eh ho les gars, vous êtes en France ici ! Ils passent à la vitesse supérieure. Dans vingt minutes, ils vont tirer un numéro au sort. Et exécuter l’heureux élu. La vache ! Quand même ! Pourquoi n’ont-ils pas choisi un zinc de Turkish Airlines ? Promis, demain j’achète La géopolitique pour les Nuls. Ou pas. Au fait, nous sommes trente otages. Logique.

Ça passe vite vingt minutes. Le chef prend un air solennel. Il semble presque gêné. Il tient une casserole à la main. Les doubles de nos numéros doivent s’y trouver. Je ne crains rien, je n’ai jamais eu de chance au jeu. Et puis, il faut bien que je finisse Belle du seigneur…17… Charentes maritimes ! Personne ne rit. Chacun regarde ses genoux. Sauf Alphonse. Il se lève. Il sourit, doucement. Le numéro 17 glisse de ses doigts. Le papier volette jusqu’à mes pieds. Loulou et Fifi le prennent par le coude comme pour accompagner une personne handicapée. Alphonse repousse leurs mains d’un geste léger mais franc. Ils comprennent que le vieux bonhomme les suivra. Docilement. Ils sortent sur la passerelle.

Putain ! Ils ont buté Alphonse ! Pour de vrai !

La détonation n’était même pas assourdissante. Un simple pétard du 14 juillet. Et le bruit mat d’un corps qui dévale mollement les escaliers d’une passerelle de Roissy. Alphonse a fini d’attendre.

Ils ont buté Alphonse. Ils l’ont vraiment fait !

C’est reparti pour vingt minutes.

Un homme que je ne connais pas fait un signe discret en direction du petit sec. Il lui murmure à l’oreille. En quelle langue ? Si, je le reconnais, c’est l’Allemand que j’ai vu au bras d’Octavia. Visiblement, elle n’a pas réussi à mettre le grappin dessus. Tant mieux au fond. Il essaye de glisser quelque chose sous la veste du terroriste. Le mouvement est si rapide que je peine à l’interpréter. Mais le bruit qui suit est sans équivoque ainsi que le filet de sang sur le crâne chauve du passager. Petit sec passe sa main sous sa veste et jette au visage du corrupteur une liasse de billets. Des dollars, il me semble. Un rictus déforme son visage. Il se contient. Je crois que numéro 2 vient d’avaler son bulletin de naissance. Son numéro était prémonitoire. Pas besoin de tirage au sort cette fois. Vingt minutes de gagnées. Ne compte pas sur moi pour pleurer sur toi, numéro 2. Je n’ai pas encore pleuré Alphonse. J’ai des priorités.

Quoiqu’il en soit, nous avons gagné vingt minutes. Nos hôtes ont extrait le Teuton, à moitié assommé, de l’avion. Il est sur la passerelle avec la fille. Peut-être va-t-il essayer de la draguer ? Je serais lui, j’éviterais. Quoique, qu’est-ce que ça changera pour lui ?

Chaque passager semble immergé dans sa bulle. Même Lenny et Max laissent un espace entre eux. Je ne ressens rien. Je me demande qui prie son dieu. Je me demande surtout si les différents dieux en ont quelque chose à foutre de trente pékins retenus dans un avion depuis quinze heures par sept Kurdes qui ont eux-mêmes un dieu, non ?

J’ai perdu mon pari concernant les crises de nerfs. Les vingt-sept hommes sont calmes. Pourtant statistiquement, je ne donne pas cher de leur peau. Ni de la mienne d’ailleurs. Pour numéro 2, c’est terminé.

Les Kurdes, en revanche, commencent à s’agiter. Le chef ne quitte plus son téléphone. Il semble que les tractations soient âpres. Les hublots étant occultés par les rideaux en plastique, il est impossible de savoir ce qui se trame dehors. J’imagine tout de même les hommes du GIGN, sanglés dans leurs uniformes noirs, tapis derrière un chariot à bagages, prêts à donner l’assaut. Quel est la marge d’erreur dans un assaut ? Ont-ils droit à un pourcentage de pertes parmi les otages ? Ces considérations philosophiques me font oublier l’heure. Voilà un nouveau tirage. 5. Merde, je n’ai jamais réussi à retenir ce département, Alpes truc-muche. C’est Jules… Adieu mon gars. Ta femme sera anéantie, mais ne t’inquiète pas trop, elle est jeune et jolie, elle réussira à refaire sa vie.

C’est le numéro du petit jeune du premier rang qui est sorti. Je reconnais que j’ai pensé à moi. C’était un répit pour moi. C’est atroce mais chacun pensait à sa peau puisque les autorités nous avaient abandonnés. Je regrettais la mort de cet homme, mais elle représentait mon espoir, à courte échéance tout au moins. C’est humain, non ? Tout à coup, les événements se sont précipités. L’ivrogne du dernier rang s’est levé, dans une cascade de mignonnettes, en hurlant. C’était confus. Les terroristes eux-mêmes semblaient pris de court. L’autre criait des choses incompréhensibles. Il titubait mais semblait déterminé. Petit à petit son discours s’est éclairci comme il se calmait un peu. Il suppliait les Kurdes de le prendre à la place du petit. Il disait qu’il s’en foutait, que sa vie était de la merde depuis cinquante ans. Que de toutes façons il était condamné par la médecine. Le pancréas, si j’ai bien compris. Les Kurdes se regardaient incrédules. Nous aussi, nous étions sidérés. Cet homme, méprisable quelques secondes avant, devenait en un instant un héros. Il offrait sa vie pour nous. Pour celle du gamin. C’était hallucinant. On avait tous du mal à y croire. L’homme est tombé à genoux comme pour une ultime supplique, et ils ont accepté. C’est tout.

Merci. Maintenant dépêchez-vous avant que je ne change d’avis.

Merde il pleut.

Ils sont où les corps des deux autres ?

Putain, j’avais prévu de revoir tous les films de Claude Lelouch et de réécouter tout Renaud. Raté.

J’aurais bien revu la mer.

J’espère que la femme de chambre conservera ma lampe de poche.

J’ai soif.

Froid de l’acier sur ma nuque.

Noir.

Vingt minutes ».

FIN

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

15 commentaires sur “20 minutes (2)

  1. Monsieur Jourdhu, je tenais à vous remercier sincèrement car la constance de vos écrits est une réelle motivation pour que je persévère dans les miens.
    J’avoue que c’est un des plaisirs du matin de découvrir vos nouveaux textes car je les dévore en clin d’œil et que je suis toujours curieuse de découvrir celui qui viendra après …
    Alors du fond du cœur merci !
    Belle journée

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