Barnum

Je ne sais pas vous, cher lectorat attentif, mais moi, parfois, je parle de moi.

Quand j’étais petit, mes parents avaient l’habitude de se débarrasser de leurs enfants pendant les vacances scolaires. Neuf fois sur dix, j’échouais chez mes grands-parents maternels, et j’en étais ravi.

Mes grands-parents tenaient un commerce de voilages et tissus d’ameublement dans la riante cité de Carhaix. Je vous parle d’une époque où les charrues étaient encore jeunes. Outre leur magasin, plusieurs fois par semaine, ils déballaient sur les marchés : Rostrenen, Callac, Châteauneuf du Faou, Châteaulin. Et j’étais au paradis.

Tout me plaisait. Le réveil aux aurores, le trajet en camion (29 CK 29) sur des routes improbables, l’arrivée sur place et le coup de jus (le café si vous préférez, chocolat pour moi) avant le grand moment. Le grand moment, je m’en souviens comme si c’était hier, bien que la dernière fois remonte à plus de quarante ans. Il fallait monter le barnum. Mes grands-parents n’avaient pas souscrit à la mode du camion-magasin qui allégeait considérablement la corvée du matin. Dresser le barnum prenait au moins une heure. C’était un ensemble complexe de barres de fer ou de bois, de tréteaux, de rouleaux et surtout d’une énorme bâche blanche qu’il fallait hisser à la force des bras, et qui servirait de toit à l’ensemble. J’étais émerveillé de voir cet homme assez chétif mais non dénué de muscles et cette femme raffinée, mais non dénuée de volonté, édifier de leurs mains un espace commercial éphémère plus grand que la plupart de ceux des collègues. Une fois la tente érigée, ma grand-mère m’installait dans le camion pour la sieste du matin. A mon réveil, en milieu de matinée, après de multiples bisous, j’entamais ma tournée d’inspection. Je connaissais presque tout le monde sur chaque marché. Je ne manquais aucune copine de ma grand-mère (dont aujourd’hui encore je me souviens des noms) car, sans avoir besoin d’user de la menace, elles me versaient, en bonbons ou piécettes, mon écot quotidien. Lorsque je rejoignais la boutique, il était l’heure du premier service du midi. Celui des dames. Ma grand-mère appliquait un peu de rouge sur ses joues, attrapait ma main et nous recommencions le même chemin que je venais d’effectuer, pour rameuter la troupe féminine. Les repas des restaurants étaient toujours succulents et gais. Vers treize heures, il fallait ne pas trop traîner car les hommes attendaient leur tour. Et moi, j’y retournais. Et je mangeais de nouveau. A l’époque, tout le monde se désespérait de me voir aussi maigre qu’un clou. Après les deux repas, c’était l’heure de la sieste de l’après-midi. Puis, mon grand-père, en douce, me donnait une pièce pour que j’aille acheter un illustré, comme on disait alors, un Zembla, un Blek le Roc ou un Janus Stark, que mon adorable grand-mère faisait semblant de ne pas voir car elle appréciait peu ces lectures profanes. En fin de journée, je vêtais mon uniforme de vendeur et faisait en sorte de fourguer quelques napperons à des ménagères plus attendries par le petit garçon que par la nécessité de garnir la cheminée. Le trajet de retour était toujours joyeux, même si, malgré mes deux siestes, invariablement je piquais du nez au risque de tomber dans le cendrier du camion dépourvu de ceintures de sécurité.

Au fond de moi, tout a fond, je regrette de ne pas être devenu un « déballeur » comme on disait alors.

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

3 commentaires sur “Barnum

  1. J’ai adoré lire cet article, quelle ambiance, quelle chaleur, et surtout on y trouve beaucoup , beaucoup d’Amour.
    Comme toi j’aime cet univers des marchés, je crois que j’aurais aimé embrasser cette vie.
    Belle journée
    bravo !

    J’aime

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