La pente raide (3 et fin)

Joseph maugréait dans son atelier. Il maugréait tout le temps depuis qu’il s’était vu refuser, par les autorités occupantes, de cesser son activité pour goûter une fin de vie paisible. Les Romains l’avait menacé de finir sur une de ses conceptions s’il ne continuait pas à livrer des croix ad vitam aeternam. Il avait eu le tort de moderniser son travail et, notamment, l’ajout de petites cales amovibles, juste sous l’emplacement des pieds, sur la structure cruciforme, afin de prolonger le spectacle de souffrance dont ces connards de Romains étaient si friands. Alors qu’il s’apprêtait à souffler la dernière bougie, une lueur imprévue s’invita dans la pièce. Le dernier rayon de soleil accompagnait son fils sur le seuil. Bizarre, le crépuscule était tombé depuis deux bons sabliers.

— Qu’est-ce que tu fous là toi ? T’aurais pu prévenir.

— J’ai envoyé un pigeon.

— Ah bon ! Marie a fait de la volaille hier soir. Cette cruche n’a pas dû regarder s’il y avait un message.

— Ne traite pas ma mère de cruche !

Joseph haussa les épaules. Au fond, il ne lui en voulait pas à Marie. Elle avait toujours été un peu simple. Il regrettait de ne pas s’en être rendu compte plus tôt. C’est tout.

— T’as besoin de pognon, c’est ça ?

— Indirectement oui.

— Que dalle ! T’auras que dalle ! T’as qu’à te trouver un emploi honnête. A moins que tu te décides enfin à reprendre la boutique, tu peux foutre le camp.

— J’ai besoin de ton aide pour mener à bien un projet.

— Tu ne manques pas d’air toi ! Ta mère pleure toutes les larmes de son corps en joignant les mains, et toi, tu débarques comme une fleur, avec un projet débile, je suis sûr.

— Pourquoi elle joint les mains ?

— Qu’est-ce que j’en sais moi ? Bon raconte ton truc. Je te donne dix minutes. Putain, où j’ai fourré mon sablier moi ?

Alors, monsieur Christ déballe tout à son père putatif. Sa cheville, ses marches. Et son illumination, en pleine nuit, au clair de lune, en admirant les fesses de celle qu’il appelait sa petite reine, pendant qu’elle le chevauchait. La lune, les fesses. Des roues. Des roues pour remplacer les pieds. Des roues fixées sur une croix, un terrain en pente, et en avant Nazareth. Pour les côtes, il verrait plus tard.

Joseph regardait ce fils honni avec circonspection. Ce petit saligaud ne lui avait apporter que lazzis et quolibets de la part de ces enfoirés de Romains comme de celle de ses amis de bistrot. Et tout d’un coup, il entrevoyait, pour lui le vieux charpentier, une sortie triomphante. L’idée de son fils, car il était bien son fils, il la sentait bien. Avec de la chance, en peu de temps, il accumulerait le pécule qui lui permettrait d’acheter ce petit cabanon à Babylone, dans une région calme. Il vendrait sa patente au Lorrain et ses croix tordues, il filerait en douce, et les Romains pourraient bien aller se faire voir.

— T’as pensé à un nom pour ton truc là ?

— Ouais. On ne s’est jamais trop entendu tous les deux. Mais je veux malgré tout te rendre hommage. J’appellerai mon invention le Véhicule de Joseph. Ou le Véjo pour faire plus court.

Les deux hommes se sourirent. Le Véjo, oui, pourquoi pas.

— Pourquoi t’as mis un œilleton sur ta porte ?

— Le quartier n’est plus aussi sûr que dans le temps. C’est ton pote d’enfance qui a lancé cette mode. Il m’a fait un prix. Il vient manger ce soir, tu pourras lui raconter. C’est un chic type. Tu te souviens de Judas ?

FIN

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

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