Errance

Je ne sais pas combien de temps j’ai roulé. Quand je suis parti, il faisait nuit, et il faisait de nouveau nuit lorsque je me suis arrêté. J’ai roulé au hasard. Je ne sais pas où je suis, le gps ne fonctionne plus. Et en plus, je m’en fous.

J’avais une vie pépère, un boulot d’expert-comptable bien payé avec des perspectives d’avenir dans le cabinet, une famille formidable, une femme qui m’aimait, que j’aime, et deux adorables gamins. J’ai tout perdu pour me prouver qu’à quarante-huit ans je pouvais encore séduire. Claire, vingt-cinq ans, des jambes interminables et des seins de compétition. Idiote mais belle comme la jeunesse. Une fois, juste une. Sans aucun plaisir tant je culpabilisais. Et cette petite salope qui s’est mis en tête de me faire chanter contre un cdi dans la boite. Putain, je n’ai même pas le pouvoir d’acheter une agrafeuse alors décrocher un cdi pour une stagiaire nunuche… Je n’y ai pas cru, la vie n’est pas un polar merde. Je lui ai même ri au nez. Résultat, un simple fichier sur le smartphone de Céline, sur celui de monsieur Cartier et sur le mien tant qu’à faire. Je ne sais même pas comment elle s’y est pris pour filmer nos ébats. Très bonne définition, on me reconnait parfaitement, et mon bureau aussi. Pas elle, visage flouté.

Moins d’une semaine plus tard Céline a foutu le camp avec Kevin et Ilona. Cartier a refusé de me recevoir. Un mail, un putain de mail.

Céline ne me prend pas au téléphone, elle ne répond pas à mes sms. Je suppose qu’elle a filé chez sa mère à Nevers.

J’ai perdu toute notion de temps. Toute notion de tout. J’ai pris la Volvo, pour aller à Nevers sans doute, mais ce n’est pas Nevers ici, ou alors il y a eu un tsunami qui a apporté la mer dans le Nivernais. Depuis Clermont, j’ai dû faire le plein, plusieurs fois même. Pas le moindre souvenir. Je suis garé dans une zone pavillonnaire très calme. Je ne fais rien. Strictement rien.

Curieusement, les riverains n’ont pas appelé les flics. Ils me fichent une paix royale. Dès le troisième matin, j’ai trouvé des tupperwares sur mon capot, et des bouteilles d’eau. Je n’ai ni faim ni soif, mais je me nourris machinalement. Je pisse dans une bouteille découpée. Pour le reste, je m’arrange, la nuit.

Le soir du dixième jour, le petit vieux qui promène son chien à heures fixes a tapé à mon carreau. Je n’ai pas ouvert. J’ai fait le signe des plongeurs qui signifie que tout va bien, il n’a pas eu l’air convaincu, mais il n’a pas insisté, juste un petit sourire triste.

Je crois que je vais resté encore un peu. L’air est doux.

(ce texte m’a été inspiré par un vrai fait divers ; un homme venu du centre de la France a réellement vécu plusieurs semaines dans sa voiture à Plouescat, mais je ne connais rien de ses conditions de survie ; les gendarmes l’ont persuadé de rentrer chez lui ; il est parti ; il est revenu ; il est reparti ; depuis plus aucune nouvelle)

Non, mais sérieusement.

Gifnem29

18 commentaires sur “Errance

  1. Belle écriture !
    Oui, c’est un peu court, Môsieu … ! mais, imitant quelqu’un que j’ai connu et qui s’est exclamé, à cours d’arguments peut-être, elle-aussi, dans un restaurant gastronomique (3 étoiles au guide Michelin) : « Bonne nourriture ! »).
    Ah… voir Plouescat et mourir ! Le rêve, la magie, une fois de plus grâce à toi, juste là, à notre portée…
    Dis donc, le type (dont tu t’es inspiré) ce n’était pas, par hasard, une Aston-Martin sa voiture ?

    Aimé par 2 personnes

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