Ménage

André est content. Aujourd’hui, il a réussi à garer son camping-car déglingué dans un endroit idéal. Pas juste à côté de la route, car il ne veut pas gêner, mais pas trop loin non plus, pour pouvoir garder un œil dessus. On n’est jamais trop prudent avec tous ces jeunes cons, même un véhicule de près de trente ans d’âge peut subir leurs assauts.

Maintenant, il faut absolument qu’il trouve le lieu idéal pour s’installer sur sa chaise pliable, sans perdre de vue la maison sur roues bien entendu. Hier, il s’était installé vers midi, juste à la sortie d’un virage, tranquille, sauf qu’une horde de Danois ivres a débarqué comme en pays conquis et lui aurait bouché la vue, s’il n’avait pas pris bien soin d’escalader un talus, d’y caler sa chaise et de ne plus bouger jusqu’au grand moment. Il prévoit tout, André. Le chapeau. La glacière avec de l’eau fraiche et des sandwichs. Le journal. Et la revue de mots fléchés. En général, il attend deux ou trois heures, et sous le cagnard encore. Il se met toujours un peu à l’écart. Rien ne l’horripile davantage que tous ces jeunes idiots déguisés en saucisses ou en anges déchus, les fesses à l’air, qui hurlent dès le passage des premiers véhicules pour quémander un saucisson industriel ou un maillot « made in China ». Lui, il en porte un vrai de maillot. Celui d’Eric Caritoux, le Fagor du Tour 86. Une relique dégotée sur internet. Comme quoi le progrès a du bon.

Il est un peu en hauteur sur son talus. En principe, le point de vue est parfait. Sauf que dans les cols, les gens sont carrément sur la route. C’est complètement stupide. Les coureurs n’ont même pas de place pour dépasser leurs adversaires. Il comprend ceux qui font le coup de poing pour écarter les importuns qui les arrosent, leur hurlent dans les oreilles ou baissent leur froc pour montrer leur cul à la télé. L’avantage, c’est que ces andouilles sont dans les choux quand passent les retardataires. C’est eux qu’il veut voir André. Les forçats de la route qui n’ont pas la morphologie adaptée pour grimper l’Aubisque ou l’Alpe d’Huez. Les bonhommes que l’on ne voit jamais à la télé. Les sans-grades, les porteurs d’eau. Lorsqu’ils arrivent, une demi-heure après les premiers, suant sang et eau, les spectateurs sont aphones et n’ont plus de munitions. Ils se contentent de les insulter mollement quand ils ne sont pas en train de vomir dans le fossé.

André reste toujours jusqu’au passage de la voiture-balai. Et il la prend en photo avec son Instamatic. Chaque année, autant de photographies du véhicule que d’étapes. Ensuite, chez lui, après développement, il choisit la plus réussie et il la colle dans son album. Il n’en est pas peu fier, André de son album. Quarante-trois voitures-balais. Il n’a pas fait de recherches, mais il est certain que personne d’autre ne possède une telle collection. Antenne 2 est venu chez lui, l’hiver dernier, sans qu’il sache comment ils ont pu être au courant. Comme il a bien senti que les journaleux venaient pour se foutre de sa gueule, il les a virés à coups de pompes, enfin, façon de parler. A cinquante clichés, il s’arrêtera et revendra son camping-car si jamais quelqu’un veut d’une telle ruine. De l’album, il ne sait pas trop ce qu’il fera. Ça intéresse qui les voitures-balais ?

 © Gifnem29 – juillet 2022

12 commentaires sur “Ménage

      1. Comme je te comprends. Je n’ai pas de souvenir de voiture balai en cyclisme, puisque je courrais essentiellement en épreuves d’endurance de 6, 8 ou 12 heures) mais il m’est arrivé de terminer une course à pied (une vingtaine de kilomètres) claudiquant avec une jambe qui refusait tout service… suivi par l’ambulance qui fermait l’épreuve. Le chauffeur et l’infirmier à bord insistaient pour que je monte mais ce n’est pas le genre de la maison! Pas utile donc de parler de mon classement, mais j’ai été classé!

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      2. Après la bataille ? Oui, c’est exactement ça ! Les coureurs cyclistes sont des gens très courageux en général (même ceux qui se droguent !). Lorsque j’en vois un tomber dans un ravin, remonter groggy et en sang sur sa machine, et finir malgré tout la course même s’il sait que cela ne lui apportera rien sinon des souffrances supplémentaires, je ne peux m’empêcher de penser à Neymar (footix) qui se roule dans l’herbe (devraient y laisser des cailloux dans le gazon… !) pendant 10 minutes, alors qu’il n’a rien (et tout le monde le sait, en plus !). Ceux qui ont fait du vélo me comprendront…

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      3. Ô voui Ernest!
        Tu parles des ‘footeux’ et je ne crois pas nécessaire d’en rajouter hein?
        Et je profite de confirmer que si on associe le vélo à la dope c’est que c’est le seul sport qui a fait un travail incroyable contre ce fléau de la drogue.
        J’avais lu que le Dr Fuentes (l’équivalent espagnol du Dr Ferrari italien) qu’on avait mis un peu au frais (rassurez-vous, peu de temps) avait confié à un compagnon de cellule, qu’il ne craignait pas la justice espagnole car… s’il ouvrait sa gueule l’Espagne devrait renoncer à 6 ou 7 Roland Garros, quelques coupes d’Europe et du Monde de foot. Il évoquait aussi (sans le nommer… mais moi je le nomme) Indurain en sous-entendant que s’il se mettait à table, l’Espagne devrait aussi renoncer à 5 tours de france. Rien de spécial, normal, standard, comme les victoires d’Armstrong!

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  1. J’ai toujours vécu les bords de route tels des mondes à part. Des parenthèses inattendues de vie, comme peuvent l’être des halls de gares ou d’aéroports. Le temps s’y arrête souvent, comme suspendu. Un simple fossé, une aire d’autoroute, un début de chemin de traverse, une oasis, éphémères pauses dans le brouhaha d’une vie compliquée ou d’un voyage lointain. Quant à ce grand n’importe quoi des spectateurs dans les montées de cols, il n’est (peut-être) que le reflet de notre société actuelle (oh ! le vieux ronchon !). On montre son cul (et un cerveau ressemble étrangement à une paire de fesses… !), on fait des selfies au risque de faire tomber les coureurs, on hurle des conneries, on badigeonne le bitume ou bien des pancartes en carton (v’azy Wout !)… on veut tout bonnement être vu, voler la vedette à ces forçats de la route dont souvent on ignore tout, et faire n’importe quoi pour sortir de l’anonymat, ne serait-ce que quelques secondes… Ah, les cons !

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